Bazin / Mon Autre Librairie | À l'aventure | E-Book | www.sack.de
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E-Book, Französisch, 241 Seiten

Bazin / Mon Autre Librairie À l'aventure


1. Auflage 2021
ISBN: 978-2-491445-83-6
Verlag: Mon Autre Librairie
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark

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ISBN: 978-2-491445-83-6
Verlag: Mon Autre Librairie
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Ceci est tout sauf un livre d'aventure. C'est un livre de découverte tranquille, la rencontre curieuse et respectueuse d'un peuple aimé. L'Italie du XIXe siècle est très loin de celle d'aujourd'hui. Des problématiques qui à l'époque marquaient profondément les esprits, l'influence allemande, la Triple Alliance, l'Érythrée, sont depuis longtemps oubliées, mais elles ont laissé des traces durables dans les mémoires. Il émane de ce texte comme un extrait concentré d'Italie, qui pourrait surprendre même les connaisseurs. Ce que nous révèle ce livre en fait, c'est l'âme italienne.

René Bazin - 26 décembre 1853, Angers ; 20 juillet 1932, Paris Juriste de formation, mais avant tout homme de lettres, René Bazin a commencé à écrire dès qu'il en a eu la capacité. En plus de collaborer à plusieurs journaux (le Figaro, le Journal des Débats, la Revue des Deux Mondes, etc.) il est l'auteur d'une oeuvre foisonnante : récits de voyages, biographies, nouvelles, poèmes, et surtout de nombreux romans, dont la plupart remportent un fort succès et dont plusieurs sont primés. En 1903, Les Oberlé lui ouvre les portes de l'Académie Française. Il meurt à l'apogée d'une magnifique gloire littéraire, que les bouleversements de l'histoire et le cours trop rapide du temps ont un peu éloignée. René Bazin est le grand-oncle de l'écrivain Hervé Bazin.
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II – Venise. – La note moderne. – Les réservistes. – Sensations rapides. – Une idylle

Septembre 1889

Ceux qui pleurent sur la disparition du pittoresque peuvent encore venir ici. Ils y trouveront quelque consolation. Car les gondoliers rament toujours sur leurs gondoles d’une élégance funèbre ; le palais des Doges, au-dessus de ses deux étages ajourés, déploie ses murs de marbre plein, comme un lourd tapis du Levant en équilibre sur une dentelle ; les pigeons tant célébrés de la place Saint-Marc, ni moins nombreux, ni plus farouches qu’autrefois, s’élancent et tourbillonnent en nuée grise pour une bouchée de pain que leur jette un enfant ; le pont des Soupirs continue à être une chose massive, et les palais princiers, pour être trop souvent loués à la brocante, n’en ont pas moins devant leurs portes des piliers fraîchement peints aux couleurs des vieux maîtres.

Sans doute, il y a plus d’une note toute moderne dans ce paysage romantique. Des bateaux à vapeur traversent d’un bout à l’autre le grand canal, au désespoir des gondoliers, dont l’honorable corporation est tombée de douze cents membres à huit cents ; d’autres vont à Mestre et à Chioggia ; la nuit, la flamme des becs de gaz tremblote sur les lagunes où nos pères n’avaient vu que des étoiles ; à côté du verrier de Murano, homme de tradition, anobli par François Ier et chanté par les poètes, un innovateur hardi, quelque cadet sans vergogne et sans souci de poésie a planté son enseigne de fabricants d’yeux humains ; vous pourrez vous promener longtemps et regarder les femmes du peuple et les femmes du monde sans découvrir le blond de Venise ; en revanche, vous avez chance de rencontrer un officier de la marine italienne, en uniforme chamarré d’or, qui vient d’accoster au quai des Esclavons, ou quelque bataillon de territoriaux en cours d’appel, précédés d’une musique dont la fanfare s’assourdit rapidement au détour des ruelles. Et, pour le dire en passant, ces territoriaux ont assez bonne mine, dans un costume qui m’a paru seulement un peu léger pour la saison d’automne.

Tout est en toile grise : les guêtres, le pantalon, la veste, jusqu’au chapeau, de forme melon, orné d’une plume de dinde. Il paraît que cet équipement était primitivement destiné à l’armée d’Afrique. Les essais ne furent pas heureux, et la territoriale hérita des cent mille complets gris et des cent mille plumes de dinde qu’elle porte en ce moment.

Mais ce ne sont là que des détails qui disparaissent dans l’impression d’ensemble. Et celle-ci est incomparable. Venise a gardé le charme qui l’a fait aimer à travers les âges. Je ne parle pas de l’attrait de curiosité, vite épuisé, qui pousse, quatre ou cinq jours durant, la foule banale de touristes de San Giorgio Maggiore à la Madonna dell’ Orto, mais bien d’un autre, plus pénétrant et plus intime, qui fait songer : « Comme il ferait bon vivre ici, arrêter sa course et se fixer pour six mois au bord de la Giudecca, parmi les jardins tout petits qu’ombrage un grand figuier, pour y commencer un tableau, pour y finir uu livre ! »

En vérité, nulle part ailleurs on ne saurait trouver une atmosphère mieux faite pour la pensée. Être enveloppé à la fois de silence et de mouvement, quel rêve de travailleur et de poète, qui ne peut se réaliser qu’à Venise ! Ici, la vie est partout, débordante et variée ; elle est dans les bateaux qui se croisent sur les canaux, dans le fourmillement du peuple le long des rues étroites, dans les pigeons qui volent, dans la mer qui monte et descend sur les fondations effritées des maisons : mais tout cela, les barques, les hommes, les oiseaux, la mer, glisse et ne bruit pas. Il n’y a point de foule, faute d’espace ; il n’y a point de vagues, faute de vent, et les rames sont muettes comme des ailes. L’esprit se trouve excité et non troublé. Le moindre son de cloche, perdu d’ordinaire dans la rumeur des grandes villes, prend des proportions d’événement. Quand les heures sonnent à Saint-Marc, l’eau qui les porte légèrement, comme le reste, les amène jusqu’au bout des lagunes vers le voyageur qui rentre. Dans cette paix profonde, dont l’oreille s’étonne, il semble même que les choses revêtent un aspect nouveau, des allures nouvelles. Les voiles, par exemple, qui sont jaunes, rouges, oranges, violettes, avec des lunes blanches, des croix, les trois clous de la Passion, un chiffre, un lion peints, ont une majesté sans pareille. Elles vont royalement vers le large, toutes droites sur les eaux dormantes, un reflet éclatant derrière elles. On dirait qu’elles emportent un des vieux doges de Véronèse, dont la robe de drap d’or traînerait sur la mer. Et ce ne sont que des pêcheurs qui partent ! Oh ! oui, j’ai infiniment goûté le recueillement de cette féerie incessante, et j’ai compris ce bonhomme vénitien qui, faisant route avec moi, par hasard, au retour du théâtre, me disait : « Voyez-vous, monsieur, ce n’est pas ici comme dans les autres villes où l’on entend des cris, des voitures qui roulent, des claquements de fouet ; non, nous n’avons jamais besoin d’élever le ton, nous autres, nous parlons mezza voce, doucement. Venise est toute douce : qui aime le bruit ne s’y plaira pas, mais pour qui cherche la paix, c’est la première ville du monde. »

Beaucoup de peintres ont subi cette séduction de Venise, et se sont établis là pour un an, pour deux, quelques-uns même pour toujours. Ce sont presque tous des étrangers, américains, anglais ou russes. Ils vivent entre eux, et leurs ateliers s’ouvrent difficilement aux profanes. Les Français, plus accueillants, sont en très grande minorité. J’en pourrais citer cependant, et l’un des plus célèbres parmi nos maîtres de la jeune école venait, m’a-t-on dit quand j’arrivai à Venise, de quitter la ville après un séjour de plusieurs mois, emportant ses cartons pleins. Sans parler de la lumière ni du paysage, ni des musées, ils ont tant de modèles autour d’eux, dans cette population pauvre et belle ! Les femmes de Chioggia sont renommées pour leur beauté grecque. Celles de Venise le sont aussi pour la finesse de leurs traits et la grâce de leurs mouvements. Et l’on pourrait choisir presque au hasard, parmi ces filles de pêcheurs ou d’artisans qu’on rencontre le matin, tête nue, vêtues de châles traînants et de robes claires, trottant le long de la Merceria ou arrêtées devant une boutique de frutti di mare, et déjeunant de trois petits poulpes cuits, qu’elles croquent en deux bouchées, du bout de leurs dents blanches.

Il me semble aussi que les écrivains devraient trouver un bien curieux champ d’expérience dans le monde cosmopolite de Venise. Que sont venus faire ici les Allemands, les Slaves, les Anglais, les Grecs enrichis dans le commerce du corail, qui ont acheté les palais de l’ancienne noblesse ou les louent par étages ? Venise n’est pas une ville de plaisir au sens commun du mot. On peut y passer par caprice, mais non pas y demeurer. À côté des artistes attirés par les raisons que je disais tout à l’heure, il y a là sûrement, dans ce coin qui tient à peine à la terre, et dont l’éloignement leur a plu, beaucoup de réfugiés de la vie. On devine autour de soi, à des signes légers, mais certains, des misères d’argent ou de cœur, des tristesses ou peut-être des bonheurs qui se cachent. Le roman est comme répandu dans l’air. On l’y respire. On se demande malgré soi quelles intrigues se nouent ou se dénouent derrière ces murailles de marbre qui ont vu trop de drames pour en avoir tout à fait perdu l’habitude, ou dans ces fêtes sur l’eau, continuelles en été, qui groupent tant de gondoles au même point, et les tiennent si bien serrées bord à bord, parfois des heures entières, que l’année dernière un marinier, vainqueur aux régates, a pu traverser tout le grand canal en sautant de l’une à l’autre. Quelles conversations s’échangent là, par les petites fenêtres aux glaces abaissées ? Quelle physionomie peuvent avoir nos costumes, nos idées, nos mœurs d’aujourd’hui dans le cadre bâti pour les patriciens des vieux siècles, dans ces immenses salons en enfilade, décorés de cuir de Cordoue et d’ornements de stuc, parmi les meubles disparates de tous les âges et de tous les pays, depuis l’estrade monumentale élevée au milieu d’une salle de bal, jusqu’aux lampes japonaises et aux tapis du Bon-Marché ? En quoi un si étrange milieu influe-t-il sur la comédie qui s’y joue ?

Cette atmosphère est si pénétrante que, même au loin, je me sens encore enveloppé par elle, et tenté de raconter une idylle dont je fus témoin à Venise. Je sais bien qu’en le faisant je sortirais de mon programme, mais en ne le faisant pas, je sortirais de la vérité. Je n’ai su trouver à Venise que de la lumière et de la douceur de vivre. Pourquoi parlerais-je d’autre chose ? Si je me suis renseigné sur son commerce et ses manufactures, ce n’est ni en ce moment-là, ni chez elle. Je n’avais l’esprit qu’à sa beauté merveilleuse. La prochaine fois nous traiterons d’autres sujets. Aujourd’hui, nous dirons un conte. J’espère qu’on me pardonnera. Et puis, allez vous-mêmes là-bas, et tâchez d’échapper à la chanson de ces petits frissons de la mer qui viennent, avec une étincelle à leur sommet, se briser le long des vieux marbres !

Une dame anglaise et sa fille vivaient donc, depuis quelques mois, dans un des grands hôtels du quai des Esclavons. La mère, tout le monde l’a rencontrée : elle s’appelle, si vous le voulez, mistress L. P. Q. R. Stewart, sur la liste des étrangers. Elle...



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