E-Book, Französisch, 226 Seiten
Bazin / Mon Autre Librairie Notes d'un amateur de couleurs
1. Auflage 2022
ISBN: 978-2-38371-063-9
Verlag: Mon Autre Librairie
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 226 Seiten
ISBN: 978-2-38371-063-9
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René Bazin - 26 décembre 1853, Angers ; 20 juillet 1932, Paris Juriste de formation, mais avant tout homme de lettres, René Bazin a commencé à écrire dès qu'il en a eu la capacité. En plus de collaborer à plusieurs journaux (le Figaro, le Journal des Débats, la Revue des Deux Mondes, etc.) il est l'auteur d'une oeuvre foisonnante : récits de voyages, biographies, nouvelles, poèmes, et surtout de nombreux romans, dont la plupart remportent un fort succès et dont plusieurs sont primés. En 1903, Les Oberlé lui ouvre les portes de l'Académie Française. Il meurt à l'apogée d'une magnifique gloire littéraire, que les bouleversements de l'histoire et le cours trop rapide du temps ont un peu éloignée. René Bazin est le grand-oncle de l'écrivain Hervé Bazin.
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II. – La composition du paysage
S’asseoir, comme je l’ai dit, c’est déjà choisir ; et c’est choisir encore que de tracer une ligne avec le bout d’un pinceau. Nous voyons infiniment plus de choses dans le moindre coin de nature que nous n’en pouvons rendre. L’artiste est un tamis : il laisse tomber le grain mort. Observez le tronc d’un pin au soleil : ces écailles superposées, dont aucune n’est du même ton que les voisines et qui composent l’écorce ; les surfaces très en relief, tantôt moussues ou spongieuses, forées par le vent et noircies par la pluie, tantôt éclatées, lisses, et, selon qu’elles tiennent de près ou de loin aux artères de l’arbre, tantôt fauves, tantôt transparentes et mauves comme une améthyste ; étudiez les ravins qui séparent ces sortes de caissons irréguliers, chemins des ombres violettes, au dessin ferme toujours et souvent tourmenté ; le plissement annulaire de ce rude épiderme autour des branches coupées ; le rouge de cinabre des plaies anciennes, les traînées d’or qui coulent, çà et là, de blessures invisibles, et le mouvement de tout l’ensemble qui monte vers la lumière ! Quel monde, et comme vous serez impuissant à tout dire ! Les Hollandais eux-mêmes, qui peignaient les gouttes d’eau pendantes à la pointe des herbes et les images qui se miraient dans la goutte d’eau, ont laissé de côté bien des détails que saisissait leur œil habitué à la loupe. Fidélité impossible, et d’ailleurs inutile, et condamnée par le grand art. Quand un peintre représente, sur la toile, un kilomètre carré de la terre vivante, peu importe un lézard endormi au premier plan. Ce que nous lui demandons, ce qu’il nous donne, c’est l’impression qu’il a eue. Il a discerné l’essentiel dans l’image infiniment complexe ; il nous livre les éléments de résurrection. Les découvrir, les fixer, c’est tout son secret, et, s’il y réussit, c’est son génie.
Simplification mystérieuse, qui ne s’enseigne point dans les écoles, parce qu’elle est la poésie ; qui vient dans la solitude, par la contemplation, par l’amour, et tellement personnelle que le même plan de la campagne, vu par dix peintres, peut avoir dix physionomies différentes dont chacune est exacte. L’interprétation la plus simple sera l’œuvre du plus grand, voilà tout. Les lointains sont ici le meilleur exemple à donner. Que de fois on les supprime, parce qu’ils sont difficiles à dessiner ! Des gris bleutés, délayés en rond ou allongés au bas du ciel, et le peintre est satisfait. Mais nous ne le sommes pas. Un gribouillis n’exprime rien. Si c’était de la brume, elle aurait des formes, elle aurait une transparence, et tout le paysage, qu’elle amollirait, nous préparerait à la reconnaître. Si c’était de la terre, nous devrions sentir comment elle fuit, où elle fléchit, et de quelle manière, souple ou rude, elle est faite. Rappelez-vous Puvis de Chavannes, qui composait divinement. Il a souvent mis, au fond des vastes plaines qu’il peignait, la forêt, non pas comme une barrière qui arrête le regard et le ramène vers les espaces clairs, mais comme un accompagnement, comme une note secondaire, mais destinée à être entendue. La forêt, pour lui, est un reliquaire où dorment les aïeux des races encore jeunes ; la limite où commencent l’inconnu, l’ombre, la lutte contre les bêtes ; la réserve inépuisable où les hommes trouveront du bois pour le feu, pour le toit des maisons et pour le flanc des navires ; ou bien, moins farouche, elle est la retraite mystérieuse et heureuse d’où sont venues, où vont entrer ces créatures de rêve qui sont nombreuses dans l’œuvre du peintre, mais passantes toujours et étrangères. Et tout cela, comment l’exprime-t-il ? Par des lignes simples ; mais comme elles se courbent, comme elles enveloppent, comme elles donnent l’émotion de la puissance, de l’horreur ou de la paix ! Par un ton uniforme, ou qui paraît tel, mais d’une justesse si parfaite que, nos yeux reconnaissant la couleur et la forme, l’esprit y retrace de lui-même les grandes retombées des feuillages de lisière, et le dessin des troncs, et l’ombre qui les sépare. Quel procédé avait-il donc ? Le seul qui ait jamais réussi : il avait beaucoup vu et beaucoup songé. Un instinct, affiné par l’immense travail, l’avertissait qu’un trait était nécessaire et qu’un autre ne l’était pas.
Je me suis demandé parfois si cette maîtrise supposait le séjour prolongé dans les sites qu’on veut peindre, s’il y avait une grande infériorité pour le nouveau venu, devant un paysage qu’un autre artiste a copié depuis l’enfance ? Je ne le crois pas. Celui qui a le don des yeux peut courir le monde. S’il limite son voyage, c’est que les circonstances l’y obligent ou qu’il ignore sa propre puissance, ou qu’il est timide, ou, plus simplement, que les marchands l’enferment avec la clef d’or dans un genre où il a réussi, et lui redemandent indéfiniment de la Bretagne, de la Normandie, de la Provence ou des Alpes. Qu’il s’évade ! Il se diminue en se répétant, et il n’acquiert, par l’habitude, que des souplesses de métier. La pénétration d’un paysage est une opération rapide. Jouissance d’abord et délices pures, la vision émeut bientôt l’âme entière, la sensible et l’intellectuelle. Dans un effort où toute sa puissance est employée – puissance prodigieuse – l’âme accourt aux fenêtres qui voient ; elle échappe un moment au passé, à l’avenir, aux poussières d’idées, de souffrances et d’espoirs qui la partagent ; elle contemple en dominatrice la terre, elle l’appelle à soi, elle recueille toute l’image vibrante dont rien ne tombe en route, elle travaille sa joie, et elle sourit bientôt, victorieuse, parce qu’elle possède un morceau du monde. Désormais l’œuvre n’est pas faite, mais elle est commandée, elle a son guide et son juge. Il n’y faut plus que du temps et la longueur de l’amour.
Quand il simplifie de la sorte le peintre n’invente pas, il ne transforme rien. Mais, s’il le veut, sa liberté est plus grande. Il ajoute rarement, parce que le moindre objet, fait de chic, entre mal dans un ensemble vu ; mais il supprime, il rapproche, il éloigne, ou bien, sans modifier les plans, il change les proportions. L’arbre unique devient géant ; les massifs de bois, autour d’une clairière, s’entendent si bien pour mêler leurs ombres que toute la lumière, sans un rayon qui s’égare, tombe au milieu des herbes en fleur ; un château trop pittoresque se dresse au sommet d’un pic ; la chaumière est si humble qu’évidemment on ne l’a pas seulement cherchée, on l’a voulue. Tous ces arrangements, et combien d’autres ! signalent le passage du paysage au décor. Domaine de l’invention sur des thèmes observés, domaine indéfini ! Le vieux Poussin, avec son paysage historique, fut un décorateur du genre lourd ; Watteau en fut un autre, mais qui aimait la vie au lieu d’aimer l’histoire, et le cher Corot lui-même, quand la jeunesse fut passée et qu’il fut plus lui-même étant moins écolier, ne dédaigna pas d’ajouter un peu de fantaisie aux étangs du matin et aux étangs du soir. Il choisissait les heures où l’homme ne voit pas tout et doute de ses yeux. J’aurais voulu le connaître, mais je l’imagine très bien. Il arrive en sabots, dans l’herbe, sur la berge ; il a les mains à moitié gelées ; il maugrée en boutonnant sa veste : « On ne voit rien ! C’est dégoûtant ! » La fine pointe de l’aube n’a pas touché les brumes. Les plus hautes, au-dessus des bois, ont l’air de reprises mal faites, avec de mauvaises laines décolorées, dans le sombre de la nuit. Les arbres pleurent. Les mouches crèveraient de la fièvre si elles traversaient l’étang. Le père Corot s’assied sur son pliant, croise les bras, et regarde une fois, deux fois, de très mauvaise humeur, ce creux de forêt où le jour ne veut pas descendre. La troisième fois il devient tout pâle d’émotion. La lumière n’a pas encore taillé sa grande route dans le ciel, mais elle coule par mille sentiers, entre les brouillards qu’elle divise en coquilles, toutes blanches, et que le vent soulève ; dans les eaux que les reflets ressuscitent ; dans les cimes feuillues, dont les contours se précisent, s’illuminent, et se posent en couronnes sur les sous-bois bleuis. La vie est jeune pour un nouveau matin. Et le bonhomme se met à rire tout haut, tout seul : « Ah ! que c’est bien ! » dit-il. Que c’est bien ! Et il est si content qu’il saisit son pinceau, qu’il travaille à grands coups l’esquisse de la veille et que, pour mieux montrer ce nuage rose, là-bas, pour accrocher tout le paysage à cette belle clarté couleur de primevère, il reprend, sur la toile, tout un bouquet d’ormes, il les fait plus élancés et plus minces, il arrache des feuilles autant qu’un émondeur. Puis, quand les masses sont établies, les tons bien notés, il ébauche, sur les prés, un groupe de nymphes dansantes. Quel signe, et quel aveu !
On peut dire que le paysage perd son nom et son rang dès qu’un personnage pensant s’y établit. Passe encore une troupe de nymphes ; un voyageur, effacé, qui suit un chemin ; un tout petit marin dans un grand bateau. Mais l’homme est un si royal animal que, même en peinture, dès qu’il a l’air de penser quelque chose, tout le monde s’écrie : « Qu’est-ce que c’est ? Que dites-vous ? Voulez-vous bien répéter ? » Tout l’intérêt s’attache à lui. Adieu arbres soignés, lointains étudiés, champs, images : vous n’êtes plus que d’humbles compagnons. Le peintre qui vous a peints n’est plus tout à fait un...




