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E-Book, Französisch, 297 Seiten

Bourget Voyageuses


1. Auflage 2020
ISBN: 978-2-322-20879-1
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark

E-Book, Französisch, 297 Seiten

ISBN: 978-2-322-20879-1
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
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C'est là réellement une suite de portraits de passantes, esquissés dans le rapide éclair de la plus fugitive impression. Une seule fois nos chemins se sont croisés pour ne plus se toucher ici-bas. De presque toutes, j'ignore où elles vivent, et si elles vivent. Elles ne me réapparaissent, quand j'y songe, que dans le cadre momentané où je les ai connues : un pont de bateau [...], la nef d'une vieille basilique italienne, la terrasse d'un palais étranger, une rue d'une ville où ni elles ni moi ne sommes revenus... [...] Voyageuses, connues juste assez pour les plaindre de leur mélancolie, pour être heureux de leur bonheur, et pas assez pour souffrir de les avoir vues disparaître à jamais...

Paul Bourget, né le 2 septembre 1852 à Amiens et mort le 25 décembre 1935 à Paris, est un écrivain et essayiste français, membre de l'Académie française. Ayant donné le signal d'une réaction contre le naturalisme en littérature, Bourget est d'abord tenté par le roman d'analyse expérimental.
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I


Qui a pu voyager en Italie et ne pas connaître quelqu’une de ces journées de parfaite beauté, où il semble que toutes les circonstances se réunissent pour porter l’âme à son plus haut degré d’émotion heureuse : la saison qu’il est, le temps qu’il fait, la lumière du ciel, le coloris du paysage, la rencontre d’un chef-d’œuvre inconnu, la grâce pittoresque des gens ? Ailleurs, en Égypte, en Algérie, en Andalousie, vous trouverez un air aussi tiède, aussi transparent, d’aussi lumineuses après-midi ; – en Syrie, au Maroc, des horizons plus grandioses ; – en Espagne, en Grèce, des tableaux, des sculptures, des architectures d’une égale splendeur ; – en Provence, en Irlande, des hommes du peuple aussi humoristiquement familiers. En Italie seulement vous goûterez l’accord total de ces impressions, et cela donne à certaines heures, dans cette contrée, un inoubliable, un incomparable enchantement. Que j’en ai savouré de ces heures, durant mes vingt séjours au delà des Alpes, loin, bien loin de Paris et de ses pauvretés intellectuelles, loin du monde littéraire et de ses cruautés gratuites, loin, bien loin de tout et près de l’Idéal, près des morts qui nous ont légué dans leur art le meilleur d’eux-mêmes, près de l’âme de notre race, puisque c’est ici le point d’origine de l’esprit latin, du commun génie que nous renions en vain dans des rivalités fratricides ! – En Toscane, autour de Pise, de Florence, de Sienne, il est des coins dont le seul nom, gravé sur une carte, fait battre mon cœur. De Sienne surtout. Beyle a ordonné que l’on mît sur son tombeau : Milanese. Je suis parfois tenté de demander que l’on écrive sur celui où je reposerai : Senese… Et ce ne serait pas trahir mon vrai pays. Tant d’histoire française, et de la plus héroïque, demeure mêlée aux pierres de cette ville où commanda Montluc et qui, seule, nous resta fidèle, durant ce terrible seizième siècle, si indulgent aux trahisons : « Étranger, » est-il écrit sur une de ses portes, « Sienne t’ouvre son cœur… » je n’ai jamais lu cette inscription sans m’attendrir.

C’est le détail des souvenirs rattachés à deux de mes séjours dans cette chère ville que je voudrais fixer aujourd’hui. Le premier remonte au printemps de 1885, et je le retrouve en moi, quand j’y songe, comme un de ces rayonnements de beauté dont je parlais tout à l’heure. Ce matin-là, un des derniers du mois de mars, j’étais parti sur la foi d’un livre anglais, pour visiter un couvent de Franciscains, perdu dans la montagne au-dessus de Volterra. Je devais y voir toute une série de scènes de la Passion, représentées en terre cuite coloriée, l’œuvre la plus considérable de ce mystérieux sculpteur aveugle, Giovanni Gonnelli, dit : il Cieco di Gambassi. L’excursion, assez longue et compliquée, m’avait été fortement déconseillée par mon guide habituel à travers la province, un vieil artiste dont j’avais fait la connaissance au petit musée municipal de Sienne. Il y était attaché, je ne sais trop en quelle qualité, et il passait ses journées depuis vingt ans dans une des salles du premier étage, à mastiquer de cire les éraillures des panneaux peints a tempera par tous les Bartolo di Maestro Fredi, les Taddeo di Bartolo, les Domenico di Bartolo, les Matteo di Giovanni di Bartolo, les Benvenuto di Giovanni, les Girolamo di Benvenuto. Je me perds aujourd’hui parmi les noms de ces vieux maîtres. Le cavalier Amilcare Martini m’avait pourtant appris à les distinguer, lui dont la vie entière s’était employée à réparer leurs Madones avec des délicatesses de dentiste qui aurifie les deux dents de devant d’une princesse royale. C’était un homme de mine chétive, qui portait de longs cheveux soyeux et grisonnants, une barbiche blanche ; et ses yeux, d’un brun pâle, luisaient dans un maigre visage tout passé, tout effacé. À force de vivre devant les fresques éteintes et les triptyques dégradés du quatorzième siècle, sa personne physique semblait s’être harmonisée à ces décolorations. Il les aimait si passionnément, ces peintres de son pays ! Il veillait sur leur œuvre survivante avec une si religieuse patience ! Et tout ce qui n’était pas eux lui paraissait si barbare !

— « Qu’irez-vous faire à San Sebastiano ? » m’avait-il dit. – C’était le nom du couvent. – « Il n’y avait là qu’une bonne chose, un supplice du saint, par Giovanni di Paolo. Les moines l’ont vendu à un Anglais, à l’époque de la suppression… »

— « Et le Ghirlandajo qui reste ? Et les terres cuites ? »

— « Ghirlandajo ! » m’avait-il répondu avec mépris, en laissant errer son regard sur les fonds en or des tableaux de son musée. « Peuh ! C’est un brave artiste, mais déjà de bien basse époque. Quant aux terres cuites, elles sont du dix-septième siècle… Et puis », avait-il ajouté, « vous n’arriverez jamais à San Sebastiano en un jour… »

— « En allant avec le train jusqu’à Castel Fiorentino cependant ?… Je suis là vers les dix heures. Comptez : trois heures de voiture pour aller, autant pour revenir, deux heures dans l’intervalle pour laisser reposer les chevaux, déjeuner, voir le couvent, et je suis à temps pour le dernier train qui me ramène à Sienne vers neuf heures. »

— « Il faudrait pour cela que le chemin de fer partît et arrivât à l’heure », avait répondu philosophiquement l’adorateur des Primitifs, en hochant sa vieille tête, « et vous savez bien qu’ici il y a toujours du retard. Le retard en tout, hélas ! c’est le destin italien, aujourd’hui… »

Je l’entends encore, après tant d’années, prononcer avec un soupir et un sourire cette formule, où il y avait de l’ironie et de la conviction, de l’orgueil et du désenchantement : Il Destino Italiano ! Je devais en avoir un commentaire trop indiscutable dès le lendemain matin ; car, m’étant obstiné, malgré l’absence du panneau de Giovanni di Paolo, à entreprendre mon voyage, un embarras de la petite ligne locale me fit arriver à Castel avec deux heures de retard, et le premier cocher que je consultai, aussitôt descendu de wagon, répondit à ma demande :

— « Pour aller à San Sebastiano de Montajone ?… Il faut trois heures et demie en marchant bien, autant pour revenir, et une heure de repos là-bas. Cela fait neuf heures. Encore faudra-t-il que j’attelle le Moro, car la jument est bonne mais elle est vieille et il faut la ménager : chi non ha amore alle bestie, non l’ha neanche ai cristiani… »

L’aimable Toscan avait dit cet aimable proverbe en caressant du fouet la pauvre rosse blanche attelée à sa voiture, une de ces carrioles à deux roues que les gens du pays dénomment des baroccini. Les brancards attachés très haut pointent à la hauteur des oreilles de la bête. Les deux personnes que peut tenir l’unique banquette sont rejetées en arrière à chaque coup de collier. Elles doivent, pour maintenir leur équilibre, assurer leurs pieds sur le treillis en grosse corde qui sert de fond à la voiture et de filet pour les paquets. C’est tout de même un admirable outil à rouler vite que cette dure charrette, si légère, si gaie. Elle brave fondrière et cailloutis, montées et pentes. Et puis, lorsqu’un cocher est plaisant comme celui-là et qu’il parle le joli italien, mâle et musical, de cette province, quelle fête d’aller ainsi, parmi les oliviers, les mûriers, les vignes et les chênes verts ! Le geste de l’homme flattant sa jument avait été si avenant ; dans son costume de drap jaune à carreaux noirs, il avait une si alerte tournure ; son brun visage exprimait tant d’intelligence, qu’obligé de renoncer à mon expédition, je fis à mauvais jeu bonne mine. – Les Toscans ont encore un proverbe pour cette sagesse-là. D’ailleurs pour quelle circonstance n’en ont-ils point ? « Chi non puo ber nell’oro, beva nel vetro… – Que celui qui ne peut boire dans l’or boive dans le verre… »

— « Neuf heures… Eh bien ! je n’irai donc pas à San Sebastiano », lui dis-je ; « je ne serais pas à temps pour le train. Mais n’y a-t-il pas quelque promenade à faire plus près ?… »

— « Des promenades ? » s’écria-t-il. « Si vous voulez monter dans la voiture, avec la blanche, je vous porte à San Gimignano en une heure et demie, et quelles églises il y a là, et quelles fresques, – tutta roba del quattrocento !… »

— « Je les connais », répondis-je, amusé par l’accent avec lequel il avait prononcé un des deux mots que les plus humbles habitants de cette artistique campagne ont toujours à la bouche. Quattrocento, c’est l’éloge. Seicento, c’est l’autre mot, et c’est le mépris. Ils les distribuent, ces formules, au petit bonheur, et avec une assurance, une sincérité ! Celui-ci réfléchit une minute :

— « Est-ce que vous connaissez San Spirito in Val d’Elsa ?… » me demanda-t-il, et sur ma réponse négative : « Non ? Mais c’est la plus belle église de la Toscane. Je vous y porterai », dit-il en ramassant les rênes. « Accommodez-vous… » Et sur ma réponse que je n’avais pas déjeuné : « Heureusement, il y a ici la meilleure auberge de la province… » s’écria-t-il, « une cuisine de famille, vous savez, mais de premier choix, et du chianti, du vrai cru !… Veramente, non c’è male… Je profiterai de ce temps pour atteler le Moro. »

La facilité avec laquelle ce subtil personnage...



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