E-Book, Französisch, 177 Seiten
Bove Henri Duchemin et ses ombres
1. Auflage 2019
ISBN: 978-3-96544-921-3
Verlag: Librorium Editions
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 177 Seiten
ISBN: 978-3-96544-921-3
Verlag: Librorium Editions
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Emmanuel Bovey, né Emmanuel Bobovnikoff le 20 avril 1898 à Paris d'un père russe et d'une mère luxembourgeoise, est un écrivain français. À 14 ans, il décide de devenir romancier. Il suit sa scolarité à l'Ecole Alsacienne jusqu'en 1910. Il poursuit ensuite ses études au lycée Calvin de Genève. À cette période son père vit, sans avoir quitté sa mère, avec une anglaise Emily Overweg qui sera une rencontre déterminante pour son écriture. En 1915, il est envoyé en pension en Angleterre où il finit sa scolarité. En 1916, il revient à Paris où, il y vit dans une situation précaire. En 1921, il épouse Suzanne Vallois et s'installe dans la banlieue de Vienne. C'est en Autriche qui qu'il commence ses premiers livres, beaucoup de romans populaires publiés sous le pseudonyme de Jean Vallois. En 1922, il revient à Paris et vit seul. En 1923, sa femme le rejoint à Paris. La même année, il fait ses débuts dans le journalisme. En 1923, Colette remarque une de ses nouvelles et lui propose de le publier, il lui apporte alors Mes Amis dont la publication en 1924 sera un succès. En 1928, il rencontre Louise Ottensooser qui l'introduit dans les milieux artistiques. La même année il gagne le Prix Figuière. Durant la période qui suivit, il publie régulièrement jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. De mars 1940 à juillet, il est mobilisé comme travailleur. Souhaitant rejoindre Londres, il refuse la toute publication durant la période d'occupation. En 1942, il parvient à rejoindre Alger où il écrira ses trois derniers romans : le Piège, Départ dans la nuit et Non-lieu. Ces dernières ?uvres décrivent le milieu trouble de la collaboration et les incertitudes de l'époque. Il en publia deux : le Piège et Départ dans la nuit en 1945. De santé fragile, très affaibli par une maladie infectieuse contractée durant son exil algérien, Emmanuel Bove meurt le 13 juillet 1945 à l'âge de 47 ans de cachexie et défaillance cardiaque.
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UN AUTRE AMI
Je préfère les jardins anglais aux jardins français. Ce n’est pas que l’ordre et l’harmonie me répugnent, ni que l’imitation de la nature m’enchante, c’est tout simplement que j’aime à ne pas savoir exactement où je suis. Les jardins anglais sont mystérieux. Il y a des cascades, des allées inconnues. Bien que l’on se retrouve vite à son point de départ, on a, pendant quelques instants, l’illusion délicieuse de se perdre. Et surtout l’on ne traverse pas de grandes terrasses où tant de gens vous regardent.
Par une chaude journée d’août, je me promenais dans le parc de Montsouris. Quoiqu’il fût midi, le soleil n’était pas au milieu du ciel. Je le voyais sans bouger la tête, seulement en levant les yeux.
Les heures du matin sont les plus belles de la journée. Toutes les pensées trop ambitieuses ou trop modestes du soir ont quitté mon esprit. La nuit a fait de moi un être neuf.
Midi est, pour moi, la limite extrême de la joie. Pourtant, ce jour-là, j’étais heureux. J’écoutais le chant des oiseaux. Je ne comprenais pas qu’il pût être si agréable à certaines oreilles. Il n’y avait rien, dans ce gazouillis, qui m’apportât quelque consolation.
J’avançais tout doucement, dans une allée ombragée. Je cherchais un banc à l’écart, le plus au centre possible du parc, afin que tout autour de moi une égale profondeur d’arbres et de pelouses me séparât de la ville.
Le ciel était bleu. L’air vibrait au soleil. Quelques insectes qui n’avaient pas à redouter d’autres insectes plus forts sautaient dans le gazon. De cette nature protégée ne jaillissaient pas la vie intense, le bourdonnement des champs et des bois. Le sol que l’on foulait résonnait. Il n’amortissait point les pas comme la terre des campagnes.
J’aime à donner du pain aux oiseaux. Je fais cela parce que c’est le signe d’une âme généreuse. Je suis d’autant plus à louer que rien ne m’attire vers eux. Comme à la plupart des gens, leur indépendance et leur grâce me sont chères, mais pas au point de trouver un contentement à leur lancer des miettes.
Dès que j’eus trouvé le banc que je cherchais, je tirai de ma poche le morceau de pain que j’avais apporté.
Il y avait déjà une douzaine d’oiseaux autour de moi quand je vis, à quelques mètres, un homme qui m’observait. Je ne dirai pas, comme certaines personnes, que j’avais senti son regard sur moi. Ce serait mentir. Je n’ai jamais senti un regard sur moi. Mais je suis certain que, ce jour-là, une femme dans la position où j’étais, voyant cet inconnu comme je le voyais, c’est-à-dire du coin de l’œil, sans tourner la tête, n’eût pas manqué d’affirmer qu’elle avait senti ce regard peser sur elle.
Je n’en continuai pas moins à lancer des miettes. Je les lançais le plus près possible. On éprouve toujours une grande satisfaction à voir les oiseaux s’approcher de soi. La confiance qu’ils nous témoignent nous réjouit et, bien que l’on sache qu’ils la témoignent à n’importe qui, on veut croire qu’ils ont deviné nos bons sentiments.
Comme l’inconnu me regardait toujours, je parlai aux oiseaux. J’allai jusqu’à leur donner des petits noms. Mon désir était que l’un d’eux vînt prendre une miette au bout de mes doigts. Il eût semblé alors que ces oiseaux me connaissaient, que je venais souvent au jardin. Malheureusement, aucun ne s’approcha.
Tout en paraissant prendre un grand intérêt à ce que je faisais, je ne cessais de penser à l’homme qui me regardait. Il devait se dire : « Il y a de drôles de gens. Voilà un pauvre, un malheureux qui partage avec ces oiseaux le peu qu’il possède. Il faut, tout de même qu’il ait un grand cœur. Je n’ai jamais vu un pauvre faire cela. »
Certainement il se disait cela. J’avais conscience, de ma grandeur. Comme il ne me restait plus qu’un petit morceau de pain, je le divisai en une grande quantité de miettes. L’inconnu fit quelques pas. Les oiseaux s’envolèrent. Je me tournai vers lui, humblement, avec un reproche sur le visage.
— Ne m’en veuillez pas, monsieur, dit-il d’une voix douce, les oiseaux reviendront...
Alors, seulement, j’osai détailler l’inconnu. C’était, un homme âgé, de taille moyenne, bien vêtu. Il portait des lorgnons. Il était chaussé de ces bottines à tige de caoutchouc que l’on peut mettre indifféremment aux deux pieds. Il me regardait avec tant de bonté que, durant une seconde, il me sembla que ses lorgnons étaient couverts de buée.
— Vous venez souvent ici ?
— Oui monsieur.
Pour la première fois de ma vie, je n’éprouvai aucune gêne de faire la connaissance de quelqu’un. J’étais dans une posture si sympathique que je pouvais, sans crainte, parler à n’importe qui.
— Vous aimez sans doute les bêtes ?
— Beaucoup.
Je me levai et, machinalement, pour prendre une attitude, je lançai du pain dans l’herbe, à l’endroit où s’étaient trouvés les oiseaux.
— Vous avez une belle âme, dit-il après un silence.
Je ne répondis rien. Pourtant, ce n’était pas une phrase qui eût dû rester entre deux silences. On ne m’a jamais fait de compliments. On ne m’a jamais dit ce que d’autres entendent si souvent. Cette bonne parole m’emplit de joie. Je sentis même que, si j’avais voulu, j’eusse pu pleurer.
Et je lançais toujours des miettes de plus en plus petites. Cet inconnu avait certainement une grande sensibilité. Il était gêné. Quand je le regardais, j’avais juste le temps de voir ses yeux, car il baissait la tête presque au même instant.
— Tenez, dit-il en désignant des oiseaux pour que je ne le regardasse pas, ils vont revenir.
— Mais je n’ai plus de pain.
Ici, il faut que je me confesse. En disant : « mais je n’ai plus de pain », il y avait eu dans ma voix une intonation méchante. Tout le monde a ses faiblesses. On ne peut pas être parfait. J’avais dit « mais je n’ai plus de pain » comme si je lui avais reproché de ne pas en avoir, comme s’il eut dû prévoir qu’il m’en manquerait, comme si je voulais qu’il m’en achetât pour que je continuasse à le donner.
Heureusement, je suis intelligent. Je compris tout de suite ce qu’il y avait de mesquin dans ma pensée et je corrigeai cela en disant d’une voix naturelle :
— Les oiseaux en ont assez pour aujourd’hui…
— Vous croyez ?
L’inconnu était si bon qu’il n’avait pas même remarqué mon mouvement de mauvaise humeur.
Nous nous éloignâmes. Il marchait lentement, à son pas. C’était moi qui m’accordais à lui. De temps en temps, il s’arrêtait, regardait le ciel.
— Quelle journée !
Une joie immense m’envahissait, je sentais, chez cet inconnu, un grand amour pour les choses simples. Il s’intéressait à mille petits riens. C’était donc un homme comme moi. Celui qui me connaîtrait mal pourrait croire, au premier abord, que je suis difficile, que c’est ce qui fait mon malheur. Non, je ne demande qu’un peu d’amitié. Je sais que le signe d’une grande sagesse est de ne pas demander aux hommes plus qu’ils ne peuvent donner. Il faut les prendre tels qu’ils sont, je sais cela. Je suis un sage. Je ne demande qu’à les prendre tels qu’ils sont. Mais même cela m’est refusé.
Je marchais près de l’inconnu d’un pas indécis, d’un pas prêt à accélérer ou à ralentir, de ce pas des filles qui viennent d’accoster un passant.
J’entendais tous les bruits. Le jardin était presque désert. Parfois, de l’autre côté d’une pelouse, on voyait passer quelqu’un.
L’inconnu, lui, marchait la tête baissée. Je l’observais. Nous ne savions pas où nous allions.
Sur un banc, un malheureux mangeait un morceau de pain et un peu de charcuterie. On se demande toujours où peuvent dormir ces gens qui mangent dehors. L’inconnu le regarda avec pitié. Oh ! ne croyez pas que cela me rendît jaloux. Au contraire, ce fut pour moi une grande joie de voir que sur la terre, il y a tout de même des hommes qui compatissent à la misère d’autrui. Non, je n’étais pas jaloux. Je ne suis pas jaloux des vrais mendiants, de ceux qui ne s’étonnent pas d’être pauvres, qui ne désirent rien, qui ne remarquent pas quand on a pitié d’eux. Cet homme qui mangeait sur le banc n’était pas un intrigant. Il n’eut même pas avec l’inconnu un regard d’intelligence. C’était un pauvre, lui, un pauvre comme je les aime.
Nous marchions toujours sans échanger un mot. C’est si doux de marcher près de quelqu’un de bien habillé, dont on ne connaît pas les pensées, qui, peut-être, changera notre vie, que l’on devine puissant.
Cet inconnu, c’était presque un père pour moi. Dans sa démarche, dans son silence, je sentais une force protectrice. Même enfant, quand je sortais avec mon père, je n’avais pas éprouvé un tel sentiment de sécurité. J’avais toujours eu peur que quelqu’un ne le frappât.
De temps en temps, l’inconnu se tournait vers moi, me dévisageait en hochant la tête. Et moi, imbécile, je ne savais pas comment le regarder. Avec douceur, ç’eût été ridicule puisqu’il était plus fort que moi ; avec froideur, indélicat ; avec soumission, sans dignité.
Aussi, évitais-je soigneusement son regard que je devinais courir sur mes habits usés, sur mes souliers trop grands et, ce qui est si pénible, autour de mon cou.
Nous approchions de la sortie du jardin. Dans quelques secondes,...




