Bove | Monsieur Thorpe et Autres Nouvelles | E-Book | www.sack.de
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E-Book, Französisch, 400 Seiten

Bove Monsieur Thorpe et Autres Nouvelles


1. Auflage 2020
ISBN: 978-2-322-20919-4
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark

E-Book, Französisch, 400 Seiten

ISBN: 978-2-322-20919-4
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
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Ce recueil réunit la majeure partie des nouvelles inédites ou disséminées d'Emmanuel Bove. Nous y croisons une brochette d'anti-héros, d'humbles passants perdus dans l'anonymat et la banalité. Mais avec grâce et gravité, dans son style limpide et précis, avec son humour à froid, Emmanuel Bove transcende ces existences qui se débattent au ras de la réalité avec la solitude, l'amour, le déshonneur et la mort. Au-delà du détachement cynique et du dépit amusé, il s'agit d'une profonde réflexion sur la volonté et la fatalité. Et selon les mots mêmes du biographe Raymond Cousse, nous assistons ici à une " mise à nu de la condition humaine "

Emmanuel Bove, né le 20 avril 1898 à Paris 14e où il est mort le 13 juillet 1945 dans le 17e, est un écrivain français, connu également sous les pseudonymes de Pierre Dugast et Emmanuel Valois.
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-RENCONTRE


Il pleuvait. Bien que le ciel fût gris, des gouttes limpides tombaient sur le balcon.

En été, la pluie tombe de haut. Avant de toucher le sol, elle a le temps de voltiger. Elle n’obéit pas. On ne saurait dire de quel nuage elle vient. Mais par cette fin d’après-midi de janvier, c’était du ciel tout entier qu’elle tombait.

Il avait plu ainsi depuis des heures sans qu’un nuage se séparât des autres, sans qu’une tache bleue éclairât le ciel, sans qu’un rayon se perdît au loin.

Ce n’est pas un sentiment de mauvaise humeur qui me porte à commencer ce récit si tristement.

Il pleuvait réellement ce jour-là.

L’après-midi eût été froide et ensoleillée que je l’eusse dit. Cela n’aurait influé en rien sur moi.

J’étais assis dans l’unique fauteuil de la chambre. Il a sa place près de la fenêtre. Comme le lit, jamais je ne le dérange.

Je regardais la pluie. Elle était si fine que, pour la voir, il fallait qu’elle passât devant un mur sombre.

Parfois, je décroisais les jambes car, tout le jour inactives, un rien les engourdissait.

La nuit tombait déjà. Je ne bougeais pas.

Seuls les rideaux blancs, plus longs que la fenêtre, apparaissaient dans la demi-obscurité. Ils semblaient séparer la chambre de l’extérieur. Ils étaient immobiles, ce qui donnait l’illusion qu’au dehors il n’y avait pas un souffle d’air.

Parfois, je percevais le roulement d’une voiture. Je m’appliquais alors à suivre le bruit jusqu’à ce qu’il devînt imperceptible. Et quand il l’était, je l’entendais encore, loin, loin, dans la nuit.

La chambre était dans cet ordre froid des pièces inhabitées. Les objets les plus insignifiants avaient une ombre. La vie avait disparu avec le jour. Il ne restait que le cadre rigide des meubles, de la porte, des murs. Venue de l’extérieur, une lumière rose, sans force, imprimait le rideau sur le mur, à un endroit inattendu, à un endroit où il eût été difficile de placer un tableau.

Je me mis à siffler. Je ne siffle jamais devant quelqu’un, mes lèvres s’y prêtent mal. Et même je siffle rarement seul, car, malgré tout, j’ai conservé assez de fraîcheur pour ne pas faire seul ce que je ne ferais pas devant autrui.

Mais ce jour-là, je sifflai. Pour m’arrêter, ce fut grotesque. Je ne le fis pas avec netteté, comme si des amis m’eussent écouté, mais après diverses modulations ridicules.

Ce fut à ce moment que je pris de bonnes résolutions. Finie, la vie inactive. Je verrais du monde. Je travaillerais. Je prendrais plaisir à me distraire. Tout s’enchaînerait. Tout serait normal.

Souvent, j’ai voulu ne plus fumer, j’ai voulu me lever à heure fixe, j’ai voulu que ma volonté me dictât ma conduite, non par respect de celle-là, mais parce que plus tard je m’en serais trouvé mieux.

Tout cela est inutile. De toutes ces décisions, aucune n’a été exécutée. J’ai toujours agi à ma guise.

Ce serait pourtant si réconfortant d’asservir mes désirs. Jamais je ne pourrai le faire. Mais est-ce donc si mal ? Je suis heureux quand je fais ce qui me plaît.

Du moment que je ne nuis pas, que la seule personne qui souffre de cela, c’est moi, ne suis-je pas libre de me laisser aller ?

J’ai souvent rêvé de déchoir complètement, de dormir sur un grabat, de manger ce que je trouverais, de boire et d’oublier.

Vers onze heures du soir, la pluie cessa.

J’ouvris la fenêtre. Des flaques luisaient sur les trottoirs. Le ciel était constellé. Un nuage volait entre la terre et la lune.

Que de douces méditations l’on peut faire sous les étoiles ! Dans mon enfance, je demeurais des heures entières à les contempler. Aujourd’hui, je les regarde avec sécheresse. Elles ne m’émeuvent plus.

Heureux de n’être plus retenu chez moi par la pluie, je fermai la fenêtre, m’habillai chaudement et sortis.

Je longeai les maisons obscures. Il faisait froid. Les lumières se reflétaient mal sur le verglas ridé.

Je m’étais fixé un but, pas trop loin, de manière que j’eusse assez de force pour regagner l’hôtel. Un rien m’en aurait détourné. Il en est ainsi de tous mes buts.

La ville dormait et moi j’étais éveillé. C’est peu de chose d’être éveillé quand les hommes dorment. Ils ont beau reposer autour de moi, leur sommeil est léger. Être debout au milieu de la nuit, ce n’est pas le sentiment d’être seul au monde.

Au coin d’une rue, une vieille femme à perruque rousse m’appela. Elle sortait des ténèbres. Elle s’était arrêtée au bord d’un rond de lumière. De loin, sous sa cape à carreaux, elle avait des airs de voyageuse.

Je passai près d’elle sans la regarder. Elle était immobile près d’un mur.

Pourquoi ai-je passé si vite en pensant à ce qu’il y avait de sérieux en mon extérieur ? La détresse humaine me fait-elle horreur dès que je puis la toucher ?

Mais quand je réfléchis plus longuement, je comprends que même deux êtres déchus sont loin l’un de l’autre.

Je continuai ma route.

Puis la Seine, qui glissait sous des reflets immobiles, apparut.

Je marchais depuis plusieurs minutes, le long du parapet. De temps à autre, je le touchais, comme je touche parfois la tête des chevaux. Je suivais le courant. Il semble ainsi que l’on soit poussé, que l’on avance plus facilement.

Les fenêtres des maisons étaient obscures. Le long d’un quai, il y avait des péniches, immobiles dans le fleuve. Au loin, d’autres maisons, une tour, des arbres.

Soudain, je vis devant moi, parce qu’elle remuait, une forme sombre.

Je m’approchai. C’était une jeune fille.

Elle marchait lentement, semblant prête à revenir sur ses pas.

Pourquoi me suis-je approché de cette enfant ? Pourquoi lui ai-je parlé ? Puisque j’ai résolu d’écrire sans cacher la moindre de mes pensées, je dois avouer qu’un désir physique m’avait poussé à l’aborder.

Mais que l’on se rassure. Le mal sera, tout à l’heure, compensé par le bien.

Le désir m’avait à peine frôlé que déjà j’en éprouvais un remords.

Si vous aviez vu, à la seconde où je disais : « Vous vous êtes sans doute perdue ? » comme la malheureuse leva les yeux avec effroi.

Quelle détresse dans ce regard ! Comment avais-je pu avoir, ne serait-ce qu’un désir infime, devant tant d’innocence ?

À la voir si effrayée, il me vint la pensée qu’elle avait deviné la mauvaise intention qui, tout à l’heure, traversa mon esprit.

J’en étais attristé, mais bien à tort. Car, si elle lisait dans mon âme, il n’y avait pas de raison qu’elle n’y lût aussi ce qui s’y trouvait de bien.

— Voulez-vous que nous marchions ?

En acceptant, notre rencontre eût pris corps. Consentir à marcher près de moi, c’était consentir à ma présence.

Elle ne répondit pas. Après avoir jeté un regard sur moi, sans lever la tête, elle s’éloigna.

Je la suivis. Je sentais que j’étais pour elle un monsieur correct, un monsieur loin d’elle. C’était vrai. J’étais ce monsieur correct. J’avais beau comprendre sa douleur, la partager, je gardais cela en moi. Aucun élan ne me poussait à la secourir. J’allai même jusqu’à lui en vouloir qu’elle n’eût pas découvert la pitié que je lui portais.

Je n’osais lui parler. Aussi, qu’aurais-je pu dire à cette enfant craintive, si ce n’était des paroles sans signification ?

Les paroles sont si peu de chose que, pour les croire, il faut connaître celui qui les dit.

Sans le vouloir, je la frôlai. Ce fut suffisant pour qu’elle se rapprochât plus encore du parapet. Jamais elle ne regardait le fleuve. Il avait pris, dans sa vie, une grande importance. On eût dit qu’elle le redoutait comme s’il avait été capable de lui ordonner quelque chose. Aux approches des ponts, elle levait un peu la tête pour s’assurer qu’elle aurait pu fuir.

J’aurais voulu que nous prissions une rue adjacente, car la présence de la Seine faisait que cette enfant me semblait aussi libre qu’une cavalière que j’eusse accompagnée à pied.

— Voulez-vous que nous prenions cette rue ?

Je n’avais pas encore entendu sa voix. Quand elle répondit : « Si vous voulez », je ressentis un étonnement aussi grand que si une chose eût parlé. En prononçant ces trois mots, elle avait livré tout d’elle-même. Je devinai ce que cela lui avait coûté d’efforts. Je compris que tout son être se révoltait contre moi, contre le monde, et qu’elle luttait pour ne pas être perdue à tout jamais.

Nous prîmes la rue obscure que je lui avais désignée. Comme ce changement de direction lui montrait qu’elle avait perdu son indépendance, elle me précéda, marchant vite, pour se donner l’illusion que c’était elle qui avait décidé de prendre ce chemin.

En passant sur une place, je lui demandai encore de modifier notre route, afin d’éviter une avenue illuminée.

Elle répondit comme la première fois : « Si vous voulez. »

Il semblait qu’à ses yeux les mots fussent des actes et que de les redire n’abaissât pas plus que de refaire quelque chose de mal.

Nous marchions depuis une dizaine de minutes, lorsque je levai les yeux.

La lune avait disparu. Son cours est plus rapide que celui du soleil. Souvent, je suis étonné de ne pas la retrouver à l’endroit qu’elle eût dû, normalement, occuper.

Le froid sec ne chassait pas la chaleur de mon corps....



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