Bulteau / Mon Autre Librairie | Un voyage | E-Book | www.sack.de
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E-Book, Französisch, 503 Seiten

Bulteau / Mon Autre Librairie Un voyage

Belgique, Hollande, Allemagne, Italie
1. Auflage 2022
ISBN: 978-2-38371-047-9
Verlag: Mon Autre Librairie
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark

Belgique, Hollande, Allemagne, Italie

E-Book, Französisch, 503 Seiten

ISBN: 978-2-38371-047-9
Verlag: Mon Autre Librairie
Format: EPUB
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Retrouvailles amoureuses avec des pays, des villes, des paysages aimés de l'auteur, et qu'elle souhaitait revoir pour mieux nous les raconter. Ces récits d'une femme extrêmement cultivée et pleine d'humour sont un enchantement. Mais au delà, c'est peut-être l'auteur elle-même, avec sa personnalité hors du commun, qui nous touche le plus : la conjugaison, derrière un abord plutôt martial, d'une rare acuité psychologique, avec le talent tout aussi rare de mettre les mots exacts sur des subtilités peu souvent contactées. Une sensibilité proustienne qui sort définitivement ce voyage des anecdotes touristiques pour lui faire rejoindre la lumière des plus universelles expériences humaines. (Édition annotée)

Augustine Bulteau, 29 février 1860, Roubaix ; 29 septembre 1922, Paris. Née dans le milieu de la grande bourgeoisie industrielle, elle fut mariée à 20 ans, mais son fort caractère l'aida à imposer sa nature singulière. La séparation intervint très vite, et Augustine put laisser libre cours à ses activités de peintre et de photographe, avant de donner la priorité à sa carrière littéraire. Elle publia plusieurs romans sous différents noms de plume, mais c'est surtout son salon, avenue de Wagram, superbement fréquenté, qui la rendit célèbre ; salon qu'elle doubla à partir de 1898 par celui du palais Dario, à Venise, acquis avec son amie Isabelle Crombez de la Baume-Pluvinel. La reconnaissance officielle lui vint en janvier 1913 avec l'attribution de la Légion d'Honneur.
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En Belgique

Bruges

On ne saisit pas d’abord la mélancolie illustre, mais, au contraire, la gaieté douce de Bruges.

La vie moderne se niche avec souplesse dans les volutes du beau vieux coquillage côtelé, ondulé, sculpté précieusement. Le vent marin, après avoir soulevé les hautes vagues dangereuses, éparpillé leur écume, se calme en passant sur les foins et les feuilles. Il arrive là saturé d’arômes qui ensemble vivifient et apaisent. Avec du sel et des parfums il porte l’image des aventures lointaines et un désir paresseux de les entendre, parmi les verdures sombres, près des géraniums au rouge obstiné, tranquillement assis dans un jardin où s’égouttent les carillons d’argent incertains et délicieux...

Quand, après quelques excursions hors de la ville, on y revient le soir, ce vent musical et odorant, qui est là et point ailleurs, vous enveloppe comme s’il vous aimait. Il a l’éloquence de ces parfums habituels installés autour d’une femme, endormis par son immobilité, s’exaltant au moindre geste et qui font partie de sa grâce, même, dirait-on, de sa pensée.

Air exquis, dans lequel, pour être heureux, il suffit de se taire.

oOo

Par les rues, en France, en Italie, en Espagne, en Angleterre, constamment on croise des regards qui vous raniment dans la mémoire les féroces anecdotes du passé. L’irritation brève d’un coudoiement, une dispute, mettent aux prunelles des lueurs où bouge encore l’histoire tragique de la race. Et l’on croit apercevoir chez le passant inoffensif la possibilité d’une violence, identique à la violence des ancêtres. Rien de tel chez les passants de Bruges. Pourtant la ville garde sa physionomie ancienne, à tel point que l’esprit refuse d’enregistrer les manifestations de la vie actuelle. Il y a des tramways et, je crois bien, des cinématographes ; on ne se rappelle que, à l’ombre des églises, les rues désertes, où chaque pas du promeneur s’entend, et attire des visages aux carrés des petites fenêtres. Le présent est l’intrus. Ce décor irrésistible doit, semble-t-il, avoir maintenu rigidement la forme des âmes ? Peut-être... Mais où retrouver ces terribles gens qui emprisonnaient leur prince pour le faire obéir – le poignardaient à l’occasion, jetaient les vaincus du haut de leur admirable beffroi, s’assemblaient avec une fureur rapide, unanime et sombre, pour défendre leur travail, leurs libertés et leur orgueil ? Comment discerner la moindre trace de ces forces cruelles dans la placide finesse, la bonhomie des visages ?

Cependant, quelque chose du passé se retrouve... Sous les hautes nefs, parmi le calme embaumé des sanctuaires, on aperçoit souvent, très souvent, des regards patients et pieux, pareils aux regards des donateurs, amoureux de la Vierge, et que les vieux peintres agenouillaient au bas de leurs tableaux. Ces yeux que des certitudes passionnées attachent à un idéal invincible, ils vous hantent aux minutes où l’on goûte jusqu’en son extrémité le charme de la ville. C’est qu’on y a vu palpiter un peu de son âme ancienne... L’instinct de batailles et de meurtres s’est endormi, le cœur d’amour dure et veille, mêlé à l’atmosphère dont il approfondit la rêveuse sérénité.

Le béguinage

Avant d’entrer, on s’arrête sur le pont. Les arches enjambent le canal avec une paresse singulière. Jamais pont ne persuada mieux que rien ne presse, qu’on a bien le temps de traverser l’eau, que toujours on va trop vite. On s’arrête...

Les cygnes glissent lentement et brisent autour d’eux les reflets. Un cygne, cela paraît toujours attendre... on ne sait quoi. Ils cherchent à manger – comme tout le monde – puis ils se promènent, font la culbute, s’agitent « sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies » - comme tout le monde encore. Mais avec cela, ils ont des préoccupations et un air à eux. Un air de guetter des choses insaisissables, d’entendre au loin des bruits que les autres créatures n’entendent pas, d’être en route vers des buts indicibles, et qu’en route ils oublient. Étranges animaux, ils gardent perpétuellement une mine de rois en exil, ne sont chez eux nulle part, et dans les plus vastes espaces donnent l’impression de la captivité. Ces cygnes errant sur l’eau mordorée du canal, au bord de ce lieu où l’on vient achever de vivre, quel symbole opprimant de l’inquiétude qui attend, devant la porte de la paix...

On les quitte enfin pour franchir cette porte.

Le vent remue-t-il parfois ces longs arbres, ces herbes ? Quelqu’un se hâte-t-il jamais en traversant cette place verte ? Rien ne bouge. Le bruit est resté dehors... avec les cygnes.

Les maisonnettes serrées flanc à flanc sont plus stables qu’aucune bâtisse. On a dû les reconstruire bien des fois, toujours à la même place. Et, à les voir incrustées si fortement dans le sol, on ne peut se tenir de croire qu’elles poussent de grandes racines éternelles qui depuis six cents ans les ressuscitent quand on les abat, ainsi que font les vaillantes racines des arbres.

Elles sont toutes petites la plupart, et convenables à des existences qui ne comptent plus sur les ambassades du monde extérieur. Une grande maison, c’est fait pour que beaucoup de gens y viennent apporter l’inévitable trouble. Aussi les grandes maisons peuvent-elles nous paraître abandonnées, tristes, ennuyées, vaincues : paisibles jamais. Les demeures du béguinage sont paisibles, à la manière des mortes pâles qui, étendues sur un lit bien ordonné, n’écoutent plus les sanglots de la douleur, ni les paroles entrecoupées de l’espoir.

Probablement les très vieilles dames, et les moins vieilles, qui habitent là, sont-elles gaies, heureuses même ? Pour qui le traverse, la tête bourdonnante de chers soucis, le cœur lourd de souvenirs, cet endroit dégage une tristesse infinie. Il faut bien offrir un acquiescement à sa leçon banale. Mais quel morose acquiescement. Sans doute, pour échapper aux désastres, aux misères, il suffit de se clore dans l’étroite maison, d’y faire soigneusement le ménage de son égoïsme et, à petit bruit, évitant la passion, le risque, les larges gestes dangereux, d’accomplir chaque jour une tâche mesurée. Sans doute la sagesse n’établit pas ses retraites au centre de la mêlée ?... On connaissait avant de venir là ces truismes rebattus. Là, ils découragent mieux qu’ailleurs. De cet asile ombreux et serein, malgré soi, on regarde les routes où, un dur soleil sur le crâne, on marchait dans la poussière, les pieds blessés. Et, loin que les images de repos partout présentes soulagent, on est plus las. Car il faudra reprendre la chaude route, et – on le sent si fort ! – jusqu’au bout, refuser la paix, puisqu’on la goûte seulement alors que, seul et clos en sa demeure, on accepte de ne plus combattre, de ne plus vouloir, de ne plus exister...

oOo

Une grosse personne vous introduit dans la gentille chapelle blanche. Les regrets et les désirs séculaires qui rendent l’air des cathédrales troublant et si pathétique ne se sont point exhalés ici. C’est un lieu favorable aux médiocres extases. Chaque détail du pieux mobilier insinue que tout est comme il doit être dans un monde parfait. Cette chapelle luit d’optimisme et de propreté. On ne s’y attarde guère. Mais, au moment de sortir, on découvre sur le mur lavé de chaux, un magnifique ornement de stuc fait au temps de Louis XV. Élancé, replié, violent et contenu comme une eau rapide un moment domptée, ce motif d’une grâce ardente, met dans la correcte petite église un accent imprévu. Il est trop vivant, trop libre. On dirait un appel de toutes les joies qui brûlent et passent. À quoi songeait l’artiste lorsqu’il modelait cet ornement ? À rien sans doute. Il n’a pas su quelle ironie il fixait pour des siècles dans la gaieté de cette chapelle, où les béguines vont remercier Dieu, qui leur permet de vieillir sans soucis.

oOo

Après l’église, c’est le musée : ustensiles anciens, portraits, meubles polis, dentelles. Quand on a tout vu, la béguine qui fait les honneurs de ces modestes trésors montre du doigt une vieille, assise devant la fenêtre, et, à mi-voix, sur un ton de confidence fière, dit : « Elle a cent ans ! »

La bonne femme est toute petite, mais non courbée, ni déformée. Nette, astiquée, ajustée, le châle exactement tendu aux épaules, le nœud du bonnet à tuyaux régulièrement fixé sous le menton, ses minces bandeaux si bien collés au front qu’ils semblent peints : elle travaille. Elle a l’air respectable qui vient aux objets très soignés. Devant une table à crémaillère elle fait de la dentelle, une fine valencienne propre à garnir les lingeries. Ses doigts bruns jouent rapides parmi les fuseaux qui s’entrechoquent doucement, sur un rythme toujours le même. Elle déplace une épingle, une autre, les fuseaux continuent de claquer tout bas. Cette musique frêle, cette petite voix de son travail, elle l’écoute depuis quatre-vingts ans et davantage. Son espoir, sa peine, tout ce qu’elle sentit, pensa, eut ce grêle accompagnement, qui ne cesse tant que dure le jour. Et maintenant, que lui raconte-t-il, le petit clic-clac de ses fuseaux ?...

On passe près d’elle, on touche son épaule pour attirer son attention. Elle lève vivement la tête, prend l’argent offert, et sa main gauche continue d’aller, de venir, preste entre les fuseaux. – Peut- être mourrait-elle, si avant la nuit l’obsédante musiquette s’interrompait...

Le retrait de la bouche sans dents agrandit encore son grand nez comique, solidement planté. Ses rides ne sont pas les...



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