E-Book, Französisch, 546 Seiten
Clemenceau L'Iniquité
1. Auflage 2022
ISBN: 978-2-322-43080-2
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
le testament de Clémenceau sur l'Affaire Dreyfus
E-Book, Französisch, 546 Seiten
ISBN: 978-2-322-43080-2
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Georges Clemenceau, dit le Tigre, né le 28 septembre 1841 à Mouilleron-en-Pareds et mort le 24 novembre 1929 à Paris, est un homme d'État français, président du Conseil de 1906 à 1909 puis de 1917 à 1920.
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PRÉFACE
La France, en ce moment, a l'angoisse de vivre un drame inouï d’humanité. Sans doute, l’erreur judiciaire remonte à l’âge du premier homme qui jugea. Mais vit-on jamais tout un peuple entrer, comme les Français de l’heure présente, dans l’action tragique de la justice contre l’iniquité ?
Un homme injustement condamné, combien souvent cela s’est-il vu ? Combien souvent cela se verra-t-il encore ? Les lois violées par ceux-là même, qui en ont la garde, spectacle de tous les jours ! Toute la cruauté sociale faisant rage contre la victime, ordinaire effet de la lâcheté anonyme des intérêts au pouvoir ! Mais quand, avec le condamné, avec les tout un ordre établi se trouve en cause, quand, derrière eux, les grandes forces sociales sont aux prises, quand le droit n’a pour lui que d’être le droit, quand toute l’administration de justice menace ruine en la succession de ses différents organes, quand la conscience individuelle voit se dresser devant elle l’appareil formidable de l’Etat soutenu par l’inconscience des foules, alors tout s’agrandit, tout prend des proportions démesurées, et le combat se hausse jusqu’à la légendaire épopée où toute l’humanité comparait.
La victime, en ce cas, quelque pitié qu’elle inspire, se fond en un vivant symbole de toutes nos défaillances d’esprit et de cœur. Ce représentant passager d’une justice humaine injuste apparait soudain comme le synthéthique témoin de toutes les iniquités du passé contre toutes les forces de domination sociale qu’une injustice réparée menace d’autres réparations plus redoutables. Il faut que l’injustice représentative demeure, pour que la ligue des puissances maîtresses ne soit pas entamée. La religion de charité brandit le fer, et dit : « Malheur au Juif ». L’esprit de caste militaire n’admet pas que la force soit sujette de la raison. Contre la liberté cherchant sa voie, se dresse l’autorité du dogme et du fer, implacable parce qu’infaillible. L’iniquité est : force immense, au regard de la justice qui veut être. L’arbitraire s’installe sur la loi, le mensonge sur la vérité, la force écrase la pensée.
Et, dans cet effroyable combat de toutes les tyrannies de la terre contre la créature désemparée, quel recours pour la débilité d’un seul aux prises avec l’énormité des puissances souveraines ? Rien que des idées, des abstractions, qui sont néant quand l’homme capable de les concevoir est inapte à les objectiver, à les faire passer de son esprit dans la réalité vivante. Des idées, des mots, mais des mots magiques tout de même, comme ces formules des contes d’orient par la vertu desquelles soudainement toute réalité s’abîme dans un éclair de foudre, pour faire place à l’enchantement des féeries.
Justice, un bien petit mot ! Le plus grand de tous, en deça de la bonté. Prenez le temps où le genre humain courbé sous le plus dur talon, accepte, oublieux de tout, le destin des bêtes passives, choisissez le moment où, désespérant de lui-même, il abdique sans regret la dignité de son corps et de son âme pour se ruer aux dégradations des servitudes volontaires, et puis, dans l’effroyable crise d’avilissement qui fait aimer ses chaînes à l’esclave, passez parmi ces hommes stupides de malheur, et faites retentir le grand cri : Justice ! Justice ! C’est assez. Tous ont frémi. Tous sont debout, debout pour la promesse sacrée, tombée miraculeusement des hauteurs, debout pour l’espérance, debout pour la volonté, pour l’effort. Le plus déchu vient de comprendre qu’une heure libératrice sonnait. Le maître a douté de lui-même, et, reconnaissant qu’il n’est rien qu’un homme, prend peur. Un grand frisson d’humanité passe dans l’air. Les cœurs battent. Les mains se cherchent. Une irrésistible impulsion précipite en avant toutes les énergies. Les résistances sont brisées. Une victoire du droit humain s’inscrit en nos annales, jusqu’aux chutes, hélas ! en des formes nouvelles, que suivront, aux heures fatales, les victoires de l’avenir.
Un beau mot, le mot qui fait ces miracles ! Un mot que l’homme ne peut entendre sans se trouver plus grand, sans se sentir meilleur. Point de sommeil qu’un tel mot ne rompe, point de mort qui ne soit par lui réveillée. Mot d’ordre des invisibles Dieux qui, par l’éternel appât de justice, entraînent l’homme en leur sillage. Mot plus fort que la force, par l’espérance.
Avec ce mot pour toute arme, nous avons engagé la bataille. Par ce mot, toutes les résistances d’oppression, une à une sont tombées. Par ce mot, demain le vaincu d’hier tiendra sa légitime revanche.
Le présent livre est la notation quotidienne de l’évolution d’un esprit de l’injustice à la réparation.
Je n’ai point le mérite d’avoir, dès le premier jour, pressenti l’iniquité. J’ai cru à la culpabilité de Dreyfus, et je l’ai dit en termes cruels. Il me paraissait impossible qu’une pareille sentence eût été prononcée légèrement par des officiers contre un de leurs pairs. Pourtant l’idée de la trahison brutale me répugnait. Je supposais quelque grave imprudence. Je trouvais le châtiment terrible, mais je l’excusais sur le culte de la patrie.
Lorsque Vaughan fonda il me parla de la collaboration de Bernard Lazare. J’insistai auprès de lui pour qu’il fut stipulé que notre distingué confrère ne continuerait pas parmi nous sa vaillante campagne pour la réhabilitation de Dreyfus. D’ailleurs, je m’en expliquai, nettement avec Bernard-Lazare lui-même, et pas une fois il n’affirma l’innocence du condamné sans qu’une protestation d’incrédulité jaillit de mes lèvres.
Le premier numéro de parut le 19 octobre 1897. A quelques jours de là, devant la porte de l’imprimerie Dupont, je rencontrai Ranc qui venait de porter son article au Nous causâmes du nouveau journal et des rédacteurs. Il prononça le nom de Bernard Lazare.
— Ah, celui-là, m’écriai-je, tous nous aimons son talent, mais nous avons exigé de lui qu’il nous laissât tranquilles avec son affaire Dreyfus.
— Quoi ! me dit Ranc, vous ne savez donc pas que Dreyfus est innocent
— Qu’est-ce que vous me dites là ?
— La vérité. Scheurer-Kestner a des preuves. Allez le voir, il vous les montrera.
— S’il en est ainsi, m’écriai-je, c’est le plus grand crime du siècle.
— Tout simplement, conclut Ranc. Allez voir Scheurer.
Deux jours plus tard, je voyais Scheurer qui me faisait comparer le facsimilé du bordereau avec l’écriture d’Esterhazy. Je lui rendis successivement plusieurs visites, et finalement, me trouvant moi-même convaincu, non de l’innocence du condamné (c’est le procès Zola qui devait définitivement m’ouvrir les yeux là-dessus) mais de l’irrégularité du jugement, j’engageai vivement mon ami à faire campagne pour la revision du procès. Il n’avait pas besoin de mes conseils. Sa résolution était prise. Pour lui, c’était un devoir de conscience.
— Je me briserai les reins s’il le faut, me dit-il un jour. A mon âge, c’est terrible. Mais je ne reculerai pas.
L’histoire dira qu’il n’a pas reculé.
Je dois l’avouer franchement, je ne partageais pas ses craintes. Je prévoyais bien, comme lui, les résistances de l’Etat-major, soutenu des haines de l’Eglise. Mais il me semblait qu’une fois la vérité connue, un mouvement irrésistible d’opinion imposerait d’emblée la justice à tout le monde. L’événement m’a montré combien j’étais loin de compte.
De ce moment, toutefois, mes impressions, traduites en articles au jour le jour, font passer le lecteur par toutes les phases d’un esprit évoluant de l’injustice à la justice, et poursuivant, en toute indépendance, la manifestation de la vérité. C’est l’histoire d’un esprit en action : la répercussion quotidienne du drame sur un spectateur qui veut que sa pensée éclaire d’autres pensées, les échauffe, les enflamme au combat pour l’homme meilleur.
Sous...




