Colette | Paris de ma fenêtre | E-Book | www.sack.de
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E-Book, Französisch, 168 Seiten

Colette Paris de ma fenêtre


1. Auflage 2025
ISBN: 978-3-8187-6873-7
Verlag: epubli
Format: EPUB
Kopierschutz: Adobe DRM (»Systemvoraussetzungen)

E-Book, Französisch, 168 Seiten

ISBN: 978-3-8187-6873-7
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Comme mouches sur miel, ils s'empressent, s'agglutinent, se nourrissent... La comparaison n'est pas neuve, mais elle est inévitable. Tout me la suggère : l'heure de midi, la splendeur des journées d'automne, et la hâte, l'assiduité des lecteurs de plein air. Le lieu de leur rendez-vous est ancien, beau, respecté. La rareté des passants rend lisible, aère ce carrefour qui accède à un théâtre célèbre, à un jardin, un palais qui furent royaux. Le Louvre et ses plates-bandes, Rivoli et ses arcades, la Bourse et la Banque libèrent à midi le flot limité d'une foule laborieuse, qui prend en moins de deux heures son repas et sa récréation. Il me paraît bien qu'elle se soucie encore plus qu'autrefois de l'une au détriment de l'autre.

Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette, est une femme de lettres, actrice et journaliste française, née le 28 janvier 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye et morte le 3 août 1954 à Paris
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I


Comme mouches sur miel, ils s’empressent, s’agglutinent, se nourrissent… La comparaison n’est pas neuve, mais elle est inévitable. Tout me la suggère : l’heure de midi, la splendeur des journées d’automne, et la hâte, l’assiduité des lecteurs de plein air.

Le lieu de leur rendez-vous est ancien, beau, respecté. La rareté des passants rend lisible, aère ce carrefour qui accède à un théâtre célèbre, à un jardin, un palais qui furent royaux.

Le Louvre et ses plates-bandes, Rivoli et ses arcades, la Bourse et la Banque libèrent à midi le flot limité d’une foule laborieuse, qui prend en moins de deux heures son repas et sa récréation. Il me paraît bien qu’elle se soucie encore plus qu’autrefois de l’une au détriment de l’autre. Avenue de l’Opéra, une autre librairie reçoit les mêmes hommages, et l’on m’assure que sous l’Odéon les courants de vent perfides ne découragent aucun passionné de lecture. Mais ici, dans mon voisinage, qui est aussi celui du Théâtre-Français, le miel d’appât, le livre, se répand comme débondé, s’offre aux mains, aux yeux avides. L’atlas ancien, gravé sur cuivre, où des Éoles gonflent les îles et les dauphins jouent entre deux continents, opprime, de son poids équitable, Giraudoux et Victor Cherbuliez. Le « livre d’occasion », vieux avant l’âge, écorché et chaud, sa ficelle de brochage lui pendant au derrière, il est à vous, à moi, à tous. Mais laissez-le, comme je fais, à ceux qui ne l’achèteront pas, qui aujourd’hui lisent cinquante pages, demain autant, la fin du volume après-demain…

Ils sont reconnaissables. Jeunes pour la plupart, ils lisent debout, et debout se reposent d’une jambe sur l’autre. Tête nue, garçons et filles, ils n’ont pas encore de pardessus ni de manteau trois-quarts ; peut-être n’en auront-ils pas de tout l’hiver… Pour l’heure, rien ne leur manque puisque avec l’automne le soleil gagne peu à peu le sud et leur touche l’épaule, et que par surcroît ils tiennent ouvert un livre. Le commode étalage extérieur leur servant de pupitre, ils tournent les pages et gardent libre une main, parce qu’en lisant ils déjeunent. J’aimerais bien — tant est grande notre lâcheté, notre envie de fuir ce qui nous point — j’aimerais ne pas savoir que c’est là qu’ils déjeunent si vite, et de si peu. Eux aussi, fiers qu’ils sont, ils préféreraient que nous ne sachions pas que ce gros mirliton, par exemple, qu’ils portent à leur bouche, c’est une baguette de pain fourré ou non de viande, déguisé en rouleau de paperasses. Il y a aussi, hélas ! le repas caché dans une poche, dans un sac à main, et dont on détache, comme distraitement, de petites bouchées, entre deux doigts…

Debout, enchaînée à son rêve, une partie de la jeunesse de Paris lit passionnément. Elle a toujours lu aux étalages, et le long des quais, prise sous le couvercle des « boîtes » comme passereau à la trappe. Mais je crois qu’elle y mit, en d’autres temps, moins de flamme et d’obstination. Je n’ai, pour m’en convaincre, qu’à lire attentivement mon « courrier des inconnus » :

Madame Colette, je voudrais des livres, comment peut-on échanger des livres ? Nous possédons un petit fonds assez hétéroclite — voyages, romans, sciences naturelles — lu et relu, et ce n’est guère possible d’acheter de nouveaux livres en ce moments… Madame, pourquoi n’y a-t-il plus de cabinets de lecture ?…

On me remontrera que les jeunes gens des deux sexes, avides de lire — c’est-à-dire soulevés par une aspiration douloureuse, un besoin de fuir en esprit vers une lumière mentale, de délasser leur besogne quotidienne — sont précisément en train de lire « n’importe quoi » ? D’accord. Je m’en suis assurée par moi-même. Où est le mal ? Ils lisent et contemplent des œuvres entomologiques, des livraisons dépareillées d’ouvrages sur l’art, un beau vieux roman d’Alphonse Daudet, des annales incomplètes de médecine, des manuels de science pratique, un gros tome de droit, le récit d’un voyageur du xviiie siècle, miracle de lenteur, de naïveté, de curiosité attendrie : ils feuillettent un merveilleux Paris ancien, lèvent les yeux, et le reconnaissent, étonnés, tout autour d’eux… Ils touchent à un passé qu’ils reniaient par ignorance, à une capitale où ils sont nés et qu’ils ne regardaient même pas, ils s’émeuvent à la pensée qu’elle aurait pu périr sans qu’ils l’aient vraiment aimée…

Qu’ils lisent donc n’importe quoi. Ainsi fis-je dans mon jeune âge, lâchée à travers une bibliothèque où tout se fit pâture, et où l’on n’aurait rien trouvé qui convînt à mes six ans, à mes dix, à mes quatorze ans… Livres défendus, livres trop graves, livres trop légers aussi, livres assez ennuyeux, livres éblouissants, qui au hasard s’illuminent, et referment sur l’enfant enchanté leurs portes de temple… Le désordre de la lecture lui-même est noble. Chaque livre, mal annexé d’abord, est une conquête. Sa jungle d’idées et de mots s’ouvrira, quelque jour, sur un calme paysage ami.

La longue et meurtrière guerre, il y a vingt-six ans, appela les femmes à la place des hommes combattants ou immolés. Elles s’y maintinrent par le magnifique effort physique et moral que l’on sait et dont elles-mêmes ne se croyaient pas capables. Depuis, la femme n’a pas pensé, elle s’est refusée à penser qu’un jour reviendrait où on lui demanderait de chercher sa grandeur au sein d’un petit foyer. Valeureuses, ambitieuses souvent, ayant perdu l’habitude de l’oisiveté et de la modestie, les femmes n’ont plus été tentées par des cimes obscures et se sont détournées de leur ancienne mission organiser, distribuer un casanier bonheur.

Un grand nombre, aujourd’hui, n’opposent à des projets nouveaux que leur argument désolé : « Retour au foyer ? Mais quel foyer ? » Et elles montrent une place vide, la couche conjugale où elles dorment seules, la table sur laquelle elles disposaient deux couverts. Celles-là, qui n’ont abdiqué ni l’espoir ni la douleur, nous sommes tous d’accord pour que leur équilibre matériel soit garanti. Mais pour des milliers d’autres, le gain du chef de famille rendît-il possible une sorte de mise à la retraite de sa femme, il va falloir compter avec l’engouement qu’elles ont pris du travail professionnel, avec leur amour-propre, avec leur habitude de déformer le sens des mots : la femme ne nomme-t-elle pas travail, exclusivement, l’effort salarié qu’elle exerce à l’extérieur de son domicile ? Et comment aborder, si c’est pour le jeter bas, le fragile édifice des couples et des familles où la femme a le plus gros salaire, parfois le seul salaire ?

Le grand changement pour la femme, il y a un quart de siècle, fut d’adopter un genre d’existence où pour commencer tout la blessa. Après, elle n’eut plus d’autre devise que celle de Fouquet. Mais elle dut se former à tous les apprentissages rapides, accepter l’atmosphère des usines, s’acclimater aux vestiaires, aux réfectoires, au vacarme du labeur en commun, aux froissements qui lui venaient des compagnes et des compagnons, à la sécheresse des relations bureaucratiques. Admirez ce qu’elle obtint d’elle-même en si peu d’années ! Pour aguerrie, elle l’est. Mais elle ne sait plus ce que c’est que la solitude laborieuse ni le silence. Vivre en équipe sinon en foule, c’est une toute-puissante accoutumance, et telle travailleuse, qui s’en plaint, n’envisage pas d’y échapper. Edgar Poe n’a pas écrit de pendant à L’homme des foules. Le travail en commun, qu’imposa l’époque, a conduit la femme au plaisir, au loisir en commun, et elle les a exigés. La blouse de l’usine aboutit à deux plus-four identiques, à deux pull-over jumeaux et aux deux selles du tandem.

Rivales à la besogne, complices au plaisir : il faut bien avouer que c’est là une vie destructive pour la femme. Un bourdonnement usinier, la résonance des passerelles d’un building, le sec clavecin des machines à écrire, il est certain qu’au son de ces musiques ingrates la femme active se surmène. Mais elle ne saurait s’épuiser sans la passion rageuse d’un gain nécessaire et de l’émulation. Elle y acquiert et y augmente sa valeur, au détriment de sa personnalité.

À quelles femmes, à quelles jeunes filles trouvons-nous un charme qui parle de secret, de passé agréable, de modestie, sinon à celles que leur profession confine dans une solitude laborantine, un silence peu troublé, un colloque intérieur ? Je n’ai pas besoin de chercher si haut mes exemples, pourvu que je les prenne hors des temples centripètes qui aspirent et standardisent l’énergie féminine. Une humble singularité se fait attrait, la travailleuse solitaire nous intrigue. Quoi ! elle n’est pas coiffée comme le roi Soleil, sa chambre lui sert d’atelier, elle parle peu ? Comment ! elle élève à petit bruit un enfant, apprête elle-même — au prix de quelles peines et diplomatie ! — la nourriture familiale ? Étonnons-nous, il y a de quoi, en effet.

Ces femmes-là sont des survivances obstinées d’un type féminin quasi millénaire sur lequel l’orgueil, la fièvre urbaine, la soif de parvenir et le problème de vivre s’acharnent sans arriver à le faire disparaître. Il persiste, préservé sur la terre de France par l’admirable travailleuse des champs. Au village, il est personnifié par «...



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