Daudet / Mon Autre Librairie | Vie d'Alphonse Daudet | E-Book | www.sack.de
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E-Book, Französisch, 432 Seiten

Daudet / Mon Autre Librairie Vie d'Alphonse Daudet


1. Auflage 2022
ISBN: 978-2-38371-054-7
Verlag: Mon Autre Librairie
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark

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ISBN: 978-2-38371-054-7
Verlag: Mon Autre Librairie
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Il règne une grosse ambiguïté autour de la figure d'Alphonse Daudet : le nom seul fait chanter les cigales, embaumer la lavande, miroiter la mer au fond des calanques... mais l'homme, lui, était nettement plus sombre. Méridional, il vécut à Paris. Romancier, il consacra surtout son talent à dénoncer les aspects les plus corrompus d'une société où il était mal à l'aise. Humaniste, celui qui écrivit "Rien de grand sans solidarité humaine" cultivait des opinions et des amitiés surprenantes... Un Homo duplex, comme il se qualifiait lui-même, que les fils nous raconte ici avec tendresse et délicatesse. (Édition annotée.)

Lucien Daudet - 9 juin 1878, Paris ; 16 novembre 1946, Paris. Le second fils d'Alphonse Daudet et de son épouse Julia Allard, étroitement liée à l'écriture des oeuvres de son mari, fut bien sûr très tôt attiré par les lettres. Romancier, dramaturge, il fut aussi peintre. Homme d'une très grande sensibilité et d'un sens esthétique formé à la bonne école, il ne fréquenta toute sa vie que les plus grands de la vie littéraires et artistique européenne. Sous . ces lumières éblouissantes, son oeuvre resta dans l'ombre, ce dont il s'accommoda fort bien. Son plaisir était d'honorer les gloires, et la sienne perdure malgré lui.
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Première partie

L’ENFANCE ET LA MISÈRE

I.

Voici sans doute le premier souvenir d’Alphonse Daudet. Souvenir si caractéristique et faisant déjà si bien entrevoir quelques dominantes essentielles de sa personnalité qu’il me semble être le prologue de sa vie et de son œuvre.

Il devait avoir entre deux et trois ans. Ses parents l’avaient mis en nourrice aux environs de Nîmes, suivant la coutume du temps.

On imagine cet enfant à l’épaisse chevelure bouclée, sombre mais dorée au soleil, aux yeux bruns dont les cils se confondent avec le regard brûlant, un peu voilé. Sa nourrice lui a dit de rester assis sagement sur la marche du seuil. La rue du village est poussiéreuse et déserte. L’enfant ne peut pas voir le fond de la rue car tout ce qu’il regarde est trouble et vague. Il ne sait pas qu’il y voit mal, il croit que tout le monde a cette même brume devant les yeux. Il s’est fait une vision à lui : s’il contemple de tout près ses doigts ou la pierre de la marche, il y découvre des détails qui l’amusent beaucoup et le font rêver.

En ce moment, il éprouve autant de peur que de curiosité : des chiens enragés rôdent dans le pays, ils peuvent surgir à tout moment. Ces chiens l’attirent et l’épouvantent. Si seulement il pouvait les apercevoir... Soudain un hurlement là-bas : « Les chiens fous ! Les chiens fous ! » Deux ombres, un galop furieux qui soulève la poussière, des cris, des plaintes, le silence... Pendant quelques jours on parle encore des chiens, qu’on a tués. Puis il n’est plus question d’eux. Mais voilà qu’un matin on entend des gémissements et des cris inhumains : une femme, un vieux, des enfants qui avaient été mordus, meurent suppliciés sans qu’on puisse même les soulager.

Le petit Alphonse est hanté par leurs tortures, il en souffre d’autant plus qu’on ne lui explique pas comment ni par qui ils sont torturés, et son imagination le torture aussi et il pense à l’Enfer dont parle sa nourrice. Il essaye de se représenter les souffrances de ces malheureux, il voudrait les soulager, il se sent mourir de pitié pour eux. Jamais il ne les oubliera, et, pour toujours, il gardera l’horreur sacrée des chiens.

***

Il était né à Nîmes le 13 mai 1840 à neuf heures du matin. Dans le Petit Chose (1867) dont toute la première partie suit de près la vérité, il dit : « Je suis né à Nîmes le 13 mai 18... » sans prévoir que cette date, plus tard, sera une date pour les Lettres françaises.

Son père, Vincent Daudet, était un fabricant et marchand de foulards, un modeste soyeux d’assez humble origine qui avait épousé une demoiselle Adeline Reynaud, fille d’un soyeux, elle aussi, native également du Vivarais, c’est-à-dire de l’Ardèche, mais d’un milieu supérieur, plus civilisé.

L’Ardèche est donc le berceau de ces deux familles. On signale un Daudet graveur (une gravure de lui, que je connais, un paysage, est habile, sans plus). Un autre Daudet qui aurait été l’un des historiographes de Louis XV. Un autre encore, viguier du Vigan : celui-là avait épousé une Esterhazy et c’est l’Impératrice Eugénie qui, ayant découvert son existence dans un livre sur les Esterhazy, me l’avait signalé en 1907. Un Daudet aussi, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, comme on dirait aujourd’hui, et qui dressa une liste complète des routes et canaux de France existant au XVIIIe siècle. Enfin une légende prétend qu’une fille de Maurice de Saxe et d’Adrienne Lecouvreur aurait épousé un certain chevalier Daudet. L’intérêt de cette légende serait d’apparenter Alphonse Daudet à George Sand, mais on n’en trouve aucune trace sérieuse. Il y a un si grand nombre de Daudet, dont le nom s’écrit tantôt Daudet, tantôt Daudé, et sans liens de parenté entre eux, que ces recherches sont assez vaines.

Autant il est intéressant pour un La Rochefoucauld de remonter jusqu’à la maison de Lusignan ou pour un Rohan jusqu’au premier vicomte de Porhoët, puisque, aussi longtemps qu’il y aura des La Rochefoucauld et des Rohan ces illustres origines seront de plus en plus étonnantes, et quasi féeriques ces points de départ, (certaine Maison française ne prétend-elle pas remonter à Mérovée, telle autre ne revendique-t-elle pas une parenté avec la Sainte-Vierge, telle autre encore avec Hercule ?) autant, pour une famille obscure, brusquement illuminée en cours de route par un météore et destinée à retomber dans l’oubli, seul le météore compte puisqu’il est à la fois le point de départ et l’aboutissement. C’est pourquoi ces questions généalogiques me semblent négligeables en ce qui concerne Alphonse Daudet ; un grand homme vaut moins par le sang de ses aïeux que par la synthèse imprévue de son propre sang : ses ascendants, ses proches, ne font figures que de « donataires », en d’autres termes, de donneurs de sang, dans le fond du tableau.

De souche paysanne, évidemment. La région aussi a dû jouer son rôle : le Vivarais est l’un des pays les plus paysans de France, et, d’autre part, ses origines ethniques remontent loin, jusqu’à la Grèce, dit-on.

***

Quand Alphonse Daudet vint au monde, les affaires de son père commençaient à péricliter. Vincent Daudet, dont certains aspects, certaines paroles de M. Eyssette, dans Le Petit Chose sont certainement vrais, était un très brave homme, bon père, bon époux, mais « une nature enflammée, violente, exagérée, aimant les cris, la casse et le tonnerre », sujet à « des colères formidables qui s’attaquaient à tout et surtout à la révolution » car il était ardent royaliste, comme beaucoup de méridionaux : il avait fait une fois le voyage de Frohsdorf pour apporter à M. le comte de Chambord l’hommage de son loyalisme, et vivait sur ce souvenir. D’autre part, son imagination devait être grande : à une époque où la soie et tout ce qui se rapportait à elle, jusqu’à la feuille de mûrier, aliment du ver à soie, représentait une sorte de religion locale, Vincent Daudet s’était dit que la soie artificielle pourrait être une belle invention et quelqu’un de sa famille conserva longtemps un petit carré d’étoffe « écossaise », seul vestige de cette fantaisie chimérique, appelée un siècle plus tard à de si hautes destinées, mais dont la mise en œuvre avait contribué à ruiner l’inventeur. Les autres causes de la ruine, sans compter les prodromes et l’éclatement de la Révolution de 1848, furent la disparition d’un gros client de Marseille, emportant une somme considérable pour l’époque, un procès avec des marchands de matières colorantes, plusieurs grèves et, pour finir, deux incendies successifs.

Le visage de Vincent Daudet – traits réguliers et massifs, joues carrées, yeux autoritaires et vifs, nez trop fort et trop court – ce visage de vieux Romain que je regarde sur la seule photographie qui existe de lui, paraît plus que son âge d’alors (soixante-deux ou trois ans) mais, dans la jeunesse, devait être assez beau.

Sur une photographie de la même époque, Adeline Reynaud est le contraire de lui. Une expression grave, presque triste, d’une grande dignité, allonge encore ses longs traits émaciés. Les yeux creux et résignés sont d’une sainte. Le front, découvert, est beau, noble. Elle avait eu un nombre d’enfants surprenant : dix-sept, prétend-on, dont treize étaient morts quand naquit le petit Alphonse. Elle avait tout offert à Dieu, ses couches, son mari très bon mais trop emporté, comme elle lui offrit plus tard sa ruine. Silencieuse, résignée, sa vie se passait entre l’église, où elle restait agenouillée pendant de longues heures, et la lecture. C’était sa seule dépense : le cabinet de lecture. Dieu lui avait tout retiré, la plupart de ses enfants, sa fortune, même son logis, mais lui avait laissé cette double passion : la prière et la lecture. Aussi, quand il eut été ramené de chez sa nourrice, c’est elle qui voulut apprendre à lire à son petit Alphonse.

– Ma mère, lui disait sa jeune bru, vingt-cinq ans plus tard, Alphonse est l’enfant de votre Foi, c’est pourquoi il ressemble à Notre-Seigneur, et l’enfant de vos lectures, c’est pour cela qu’il est lui.

Le petit garçon était trop jeune pour comprendre que la vie de ses parents se rétrécissait d’année en année. Le frère aîné, Henri, était loin. Il terminait ses études dans un séminaire et, malgré sa santé précaire, allait bientôt être ordonné prêtre. Le second fils, Ernest, né en 1837, était un enfant d’une sensibilité maladive, profondément habité par l’esprit familial, d’une bonté, d’une serviabilité bien au-dessus de son âge, mais sa compréhension, quoique développée de très bonne heure, ne pouvait naturellement être d’aucune aide à personne. À neuf ou dix ans, on ne peut que pleurer (il ne s’en privait pas !) et assister, impuissant, aux désastres dont on devine l’approche.

Malheureux Vincent Daudet ! On le voit, sentant monter à la fois la ruine et la Révolution. Que de colères et, sans, doute, combien de maladresses ! Non, la vie, déjà, ne devait pas être gaie à Nîmes, dans ces années-là, et plus tard les deux frères étaient d’accord pour dire que peu de jeunesses avaient été aussi tristes que la leur.

Il est fâcheux qu’Alphonse Daudet ne se soit pas raconté davantage lui-même à travers son enfance. En somme, nous ne savons presque rien de ses toutes premières années. Quelquefois, une note de deux lignes qui résume cependant bien des choses : « Tout petit, je jouais à la marelle sous la porte...



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