E-Book, Französisch, 117 Seiten
Descaves L'Hirondelle sous le toit
1. Auflage 2015
ISBN: 978-963-525-441-5
Verlag: Booklassic
Format: EPUB
Kopierschutz: 0 - No protection
E-Book, Französisch, 117 Seiten
ISBN: 978-963-525-441-5
Verlag: Booklassic
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Ce roman est la chronique d'une petite ville durant la guerre de 14-18. Il décrit fort bien l'état d'esprit et l'inquiétude des familles et de réfugiés.
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Chapitre 2 L’APPÂT DE LA CAMPAGNE
Édouard et Palmyre Boussuge vivaient depuis quatre ans retirés à Bourg-en-Thimerais. Boussuge, sous-chef de bureau au ministère de l’Agriculture, s’était mis lui-même à la retraite en 1910, à la mort d’un oncle de sa femme, enrichi au Sentier dans les tissus de coton et qui laissait une assez belle fortune à partager entre trois héritiers. L’aisance assurée, Boussuge n’avait pas cru devoir différer davantage la réalisation de son rêve d’une existence paisible à la campagne. Son fils unique venait de terminer ses études, le fonctionnaire s’ankylosait à Paris où, depuis longtemps, rien ne l’amusait plus. Son père avait succombé à une affection cardiaque… Il y pensait toujours et ménageait son cœur. Et puis, « je voudrais bien ne pas disparaître sans avoir acquis quelques notions d’agriculture », disait plaisamment le bureaucrate à qui des dossiers et des cartons verts avaient, pendant vingt-sept ans, masqué la vue. Il n’était point un sot pour cela. Il avait eu dans sa jeunesse, vers 1887, des velléités littéraires. Il avait collaboré à la Revue moderne dont le siège était rue du Département, à La Chapelle, dans l’arrière boutique d’un marchand de vin. La rédaction s’y réunissait à table une fois par mois, autour d’un jeune employé de commerce de complexion délicate, Robert Bernier. Quelques-uns de ses hôtes, poètes ou romanciers, s’étaient fait un nom plus tard. Édouard Boussuge avait aussi donné des articles à la Revue rose, de Henry Lapauze, au Passant, de Maurice Bouchor et Guigou, à la Jeune France, d’Émile Michelet. Enfin, il avait fait jouer aux Folies-Bobino, sous le pseudonyme d’A. Manda, une arlequinade mettant en scène et traduisant en vers banvillesques, les charmantes affiches de Jules Chéret qui étaient alors des bouquets sur les murs. On avait même connu à Boussuge, pendant un mois, une jolie maîtresse surnommée Symbola, porte-bannière des esthètes belliqueux aux spectacles d’avant-garde. Il conservait de cette époque un bon souvenir. Le ministère auquel, en y entrant, il avait cru ne demander qu’un abri provisoire, s’était refermé définitivement sur lui à partir de son mariage avec la fille assez bien dotée d’un vinaigrier d’Orléans ; mais s’il n’avait point oublié ses trois ans d’initiation à la vie littéraire, il n’en était pas moins pour cela exempt d’amertume et de regret. Dans la course à la gloire, la perspective d’arriver est ouverte à tous les partants. Il n’avait tenu qu’à lui d’opter pour la carrière où l’on mange le plus de vache enragée. Il s’était toujours félicité de n’en avoir rien fait, sous l’empire de sa nature ennemie de la lutte, des viandes coriaces et des résultats aléatoires. Sa vie, somme toute, avait été conforme aux idées et aux partis moyens. Il n’avait pas lieu de se plaindre et montrait sa sagesse en ne se plaignant point. Chaque génération laisse ainsi un résidu littéraire et artistique qui n’est pas perdu parce qu’il trouve un autre emploi. Toutes les bohèmes ont leurs Schaunards. Les ministères et les administrations, l’industrie et le commerce même gardent souvent la proie qui pensait leur échapper. Mais ne vaut-il pas mieux renoncer formellement que de s’abaisser à ces avortements ? On ne risque de donner l’impression d’être un raté qu’en persévérant sans succès. Aussi bien, Boussuge ne s’était pas absolument détaché de ses confrères en les perdant de vue. Pendant une dizaine d’années, il avait saisi, pour leur rappeler son existence, l’occasion d’un livre qu’ils faisaient paraître ou d’un événement auquel leur nom était associé. Les uns répondaient ; les autres avaient déjà oublié le camarade qui s’était mis de lui-même hors de combat : presque un déserteur. Et puis, la mort avait éclairci les rangs de la phalange sacrée… et Boussuge, seul, dans son cabinet de travail, regardait parfois mélancoliquement les Revues qui étaient sa jeunesse en feuilles mortes. Un portrait de lui sur un programme représentait un garçon fluet, avec une ombre de moustache et l’air pincé. Il s’était développé sans devenir trop gros ; il avait laissé pousser sa barbe taillée en pointe, blonde et peu fournie sur les joues, si bien que le poivre et le sel s’y mariaient sans attirer l’attention ; n’était-ce pas assez, à cinquante ans sonnés, pour être reconnaissant à la vie de ne l’avoir maltraité d’aucune manière ? Dans les premières années de son mariage, quand certains souvenirs lui causaient encore des élancements comme en a un névralgique dans ses fausses dents, il prenait, sur les rayons de sa bibliothèque, un volume relié des revues qui lui renvoyaient, ainsi qu’un miroir, son image. Il ouvrait le volume au hasard et y trouvait généralement le remède à sa douleur fugace. Il tombait, par exemple, sur ces vers de Gabriel Vicaire, fleurs toujours fraîches aux feuillets du Passant, que Maurice Bouchor dirigeait : Je te bercerai Dans la mousseline, Je te bercerai Tout un soir doré. Et tu dormiras Câline, câline, Et tu dormiras Nue entre mes bras. Il frémissait un moment, troublé dans son cœur et dans sa chair, ainsi qu’une vierge vieille fille, à laquelle un livre parle de printemps et d’amour. Maintenant, toute douleur lancinante avait disparu… Boussuge ne conservait, dans un coin, les témoins d’autrefois, que comme de vieux serviteurs inutiles auxquels il ne donnait plus de gages. Ce n’était point le hasard et pas davantage le voisinage d’une belle forêt, qui avaient déterminé les Boussuge à se fixer, en 1910, à Bourg-en-Thimerais. Ils y étaient attirés par leurs vieux amis, le vétérinaire Chévremont et sa femme. Palmyre Boussuge et Agathe Chévremont, cette dernière, fille d’un grand épicier d’Orléans, avaient fréquenté la même pension et, mariées, ne s’étaient jamais perdues de vue. Tous les ans, aux vacances, les Boussuge passaient trois semaines chez les Chévremont, et ceux-ci, en revanche, lorsqu’ils allaient à Paris, descendaient chez leurs amis. Autre lien entre eux : un fils dans chaque ménage. Octave Chévremont et Justin Boussuge, du même âge, avaient joué ensemble et n’épousaient pas la mésintelligence née, un jour, d’une cause futile, entre leurs parents. Donc, en 1910, profitant d’une « superbe occasion », que Chévremont leur avait signalée, les Boussuge s’étaient rendus acquéreurs, à Bourg-en-Forêt, d’une petite maison confortable, à deux étages, dont le propriétaire, un ancien officier, venait de mourir. Elle se faisait remarquer par des contrevents bleus et s’appelait Les Tilleuls. – Tu n’en trouveras nulle part de mieux située, avait dit Agathe Chévremont à son amie. La poste et la pharmacie sont en face, ce qui met beaucoup d’animation dans la rue, tu comprends ? C’est un va-et-vient continuel. On finit par s’intéresser aux courriers qui arrivent et qui partent. On sait l’heure en les voyant passer devant la fenêtre. La pharmacie n’est pas une moins grande distraction. J’allais quelquefois en visite chez la femme du colonel… Aussitôt qu’elle entendait le timbre de la porte d’entrée, chez le pharmacien, elle tournait la tête pour reconnaître le client. Quand elle a quitté sa maison pour aller vivre chez ses enfants, à la mort de son mari, elle m’a dit : « Ce que je regrette le plus, ma chère amie, ce n’est pas encore la poste… c’est la pharmacie. Grâce à elle, jamais une journée ne m’a semblé vide. Ce sont des devinettes du matin au soir… car le malade est une chose, et la maladie en est une autre… » Palmyre s’était laissé tenter. Au printemps, les Boussuge avaient emménagé dans la maison du colonel décédé. Elle était à l’alignement de la rue, mais, par derrière, s’étendait un beau jardin, moitié d’agrément, moitié potager. Une allée de tilleuls magnifiques en ombrageait le fond, d’où le nom du logis : Les Tilleuls. Les six premiers mois, jusqu’à l’automne, furent consacrés par les Boussuge à leur installation. Les Chévremont la leur facilitèrent cordialement. Cependant, vers la fin de l’été, Édouard Boussuge donna quelques signes de désœuvrement, presque d’ennui. Et ce fut alors que le docteur Chazey lui fit faire la connaissance de l’inspecteur des forêts, M. Bourdillon, que tout le monde tenait en haute estime. C’était un petit homme simple, doux et secret, toujours un peu, non pas dans les nuages, comme on dit, mais dans la forêt. Les arbres prolongeaient indéfiniment une famille réduite pour lui sans cela, à une mère âgée, impotente et despotique devant laquelle il demeurait, dans son âge mûr, petit garçon. Elle gouvernait sans bouger plus qu’un arbre, sauf quand elle suivait son fils dans ses déplacements ; autrement, elle avait des vieilles souches la circonférence et les racines. Rivée à son fauteuil, elle faisait marcher à sa place, au doigt et à l’œil, son fils et la servante de l’Assistance publique qui les servait. M. Bourdillon jouissait d’une grande réputation de sagesse que lui avaient acquise son existence retirée et son urbanité. Le docteur Chazey aimait à causer avec lui, au hasard des rencontres. Il lui disait : – Vous...




