E-Book, Französisch, Band 1, 652 Seiten
Reihe: Le cycle des habits noirs
Feval Les habits noirs
1. Auflage 2024
ISBN: 978-2-322-49339-5
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Tome 1
E-Book, Französisch, Band 1, 652 Seiten
Reihe: Le cycle des habits noirs
ISBN: 978-2-322-49339-5
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Paul Feval (1816-1887) est un romancier et auteur dramatique français. Son oeuvre se compose de plus de 200 volumes dont de nombreux populaires édités en feuilleton, notamment le cycle des HABITS NOIR. Il eut un succès considérable de son vivant, égalant Honoré de Balzac et Alexandre DUMAS. C'est l'un des grands romanciers populaires du 19ème siècle.
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2.
M. Lecoq.
Cent francs ! Sait-on bien ce qu’un Schwartz de la bonne espèce peut faire avec cent francs ? J’ai vu beaucoup d’honnêtes gens s’attendrir jusqu’aux larmes en écoutant cette idéale bucolique de la finance : l’histoire de M. Jacques Laffitte, ramassant une épingle et, sur la pointe de cette épingle, — super hanc petram, — bâtissant son église dorée. Mon cœur reste froid, je l’avoue, à ces chères ferveurs de l’économie, mais je comprends toutes les religions.
Dans cent francs, combien d’épingles ! chaque grain de blé, vous ne l’ignorez pas, renferme en son humble enveloppe le miracle de la multiplication des pains ; les centimes germent aussi, quand on les sème, quand on les fume, quand on les sarcle, et la moisson qu’ils donnent avec les soins et le temps s’appelle million.
J.-B. Schwartz n’avait jamais eu cent francs. S’il avait eu cent francs, J.-B. Schwartz eût monté une maison de banque dans un grenier. On naît poète ; J.-B. Schwartz avait apporté en naissant le sens exquis du bordereau, le génie du compte de retour.
Il eut un éblouissement, car la mauvaise eau-de-vie d’auberge fermentait avec l’ambition dans sa tête, et les trois bouteilles de vin âcre attisaient en lui le feu sacré ; il vit passer à perte de vue je ne sais quel mirage : de grands bureaux où l’on marchait sur des tapis, des commis derrière des grillages, des registres verts, à titres rouges, hauts, épais et gros, chargés à l’intérieur d’écriture anglaise et de chiffres miraculeusement alignés, une caisse de métal, une caisse damasquinée, imposante comme l’arche, des garçons de recette en livrée grise, et peut-être, dans une voiture à quatre chevaux, Mme J.-B. Schwartz empanachée plus noblement que deux ou trois enterrements de première classe.
Cent francs ! cent francs contiennent tout cela, plus que tout cela. Le chêne énorme est dans le petit gland, et c’est un grain de sable qui précipite l’immensité de l’avalanche.
« Je ne veux pas ! » répéta pourtant sa vertu expirante.
Et il ajouta en faisant mine de se lever : « Pour or ni pour argent, monsieur Lecoq, je ne ferai jamais rien qui m’expose.
— Jean-Baptiste, répliqua le commis-voyageur d’un ton de supériorité, j’ai l’honneur de vous connaître comme ma propre poche. Écoute avant de refuser, garçon. C’est simple comme bonjour, et, outre les cent francs, on peut t’avoir une petite position chez Berthier et Cie.
— On ne donne pas cent francs pour un rendez-vous ! objecta l’Alsacien. Il y a autre chose.
— Si c’est la dame qui fait les frais ?… » insinua M. Lecoq en passant la main dans ses cheveux, qu’il avait abondants et fort beaux.
J.-B. Schwartz était de taille à comprendre ainsi l’amour, et cet argument le toucha au vif. M. Lecoq, battant le fer pendant qu’il était chaud, s’écria : « N’essaye donc pas de raisonner sur des choses que tu ne connais pas, bonhomme ! Voilà l’affaire en deux mots : tu te noies, je te sauve, hé !… Maintenant, l’ordre et la marche : M. Schwartz le pâtissier ferme à neuf heures ; dès qu’il sera neuf heures et demie, tu n’auras donc plus à choisir : c’est chez M. Schwartz, le commissaire de police, qu’il te faudra demander à coucher dans le grenier.
— Mais il m’a éconduit ! interrompit notre Alsacien.
— Parbleu ! Inculquez-vous bien cette vérité : Aussi loin que peuvent s’étendre les limites de notre planète, sur la terre il n’est plus que moi qui s’intéresse à ta personne !
— C’est vrai, balbutia J.-B. Schwartz qui avait l’eau-de-vie larmoyante. Je suis seul ici-bas !…
— Triste exilé sur la terre étrangère. On pourrait citer une foule de textes mis en musique par les premiers compositeurs. Il n’en est pas moins vrai qu’à dix heures dix minutes, le commissaire de police rentrera chez lui, sortant du cirque des frères Franconi, bâti en toile d’emballage sur la place de la Préfecture. Il sera pressé et de mauvaise humeur parce que ce sera la quatorzième fois qu’il aura contemplé, pour les devoirs de sa charge, M. Franconi père en habit de général et Mlle Lodoïse en costume de Cymodocée. Il montera la rue de la Préfecture, puis la rue Écuyère où Malherbe naquit.
Enfin, Malherbe vint, et le premier en France…
Mais la poésie vous est inférieure, Jean-Baptiste… Vous le suivrez place Fontette, puis rue Guillaume-le-Conquérant, jusqu’à la place des Acacias, ainsi nommée parce qu’elle est plantée de tilleuls. C’est là que Mme Schwartz couche : une femme sur le retour, désagréable, mais qui rit quand on la chatouille. Vous vous approcherez du magistrat, son époux. Votre aspect lui causera une surprise pénible ; il s’écriera : « Encore vous ! » Peut-être même ajoutera-t-il à cette exclamation quelques paroles d’emportement, telles que fainéant, va-nu-pieds ou autres. C’est son droit : toutes les semaines, il reçoit trois ou quatre visites de Schwartz. M’écoutezvous, Jean-Baptiste, hé ? »
Jean-Baptiste écoutait, quoique ses paupières appesanties battissent la chamade. M. Lecoq continua :
« Attention, bonhomme ! c’est ici l’important. Tu lui diras : « Monsieur et respectable compatriote, le guignon semble me poursuivre dans cette capitale de la basse Normandie. Je me trouve dépourvu de fonds par le plus grand de tous les hasards. Je comptais, en cette extrémité, sur la protection d’un de mes anciens supérieurs dans la hiérarchie du commerce parisien : M. Lecoq, haut employé de la maison Berthier et Cie qui a fourni la caisse à secret de l’honorable M. Bancelle… » Tu saisis, hé ? Ce ne sont pas des mots en l’air : il y en a pour cent francs, à prendre ou à laisser… « Mais, » poursuivras-tu, « ce jeune représentant a quitté, ce soir même, l’hôtel du Coq hardi, sa demeure, et s’est mis en route pour Alençon dans son équipage… » Tout le reste est pour arriver à prononcer ces derniers mots-là ; répète. »
J.-B. Schwartz répéta, puis il demanda : « Où coucherai-je ?
— Où auriez-vous couché, si vous ne m’aviez pas rencontré, Jean-Baptiste ? Ne nous noyons pas dans les détails. Quand le digne magistrat vous aura prié de passer votre chemin, tout sera dit : vous aurez gagné la somme et des droits à ma reconnaissance éternelle. »
Le jeune Alsacien réfléchissait. Sa pensée, un peu confuse, ne voyait absolument rien de compromettant dans la démarche insignifiante qu’on lui demandait. Ce qui l’inquiétait, c’était la grandeur de la récompense promise à un si faible travail.
M. Lecoq se leva et jeta sa serviette. Huit heures sonnaient.
« J’ai dit, déclama-t-il. Maintenant, l’amour m’appelle.
— Si je savais, murmura J.-B. Schwartz, qu’il n’y a rien autre chose que de l’amour là-dessous !
— Je suppose, bonhomme, fit sévèrement le commis-voyageur, que vous ne suspectez ni mon honneur ni mes opinions politiques ! »
J.-B. Schwartz n’avait pas songé aux opinions politiques de M. Lecoq. La nuit porte conseil, surtout quand on la passe à la belle étoile. Il eût donné beaucoup pour avoir sa nuit devant lui.
Mais M. Lecoq bouclait sa malle après avoir payé sa note. Tout était prêt, rien ne traînait, sauf la canne de jonc à pomme d’argent, oubliée à dessein dans un coin.
M. Lecoq descendit en sifflant un petit air ; Jean-Baptiste Schwartz le suivit. L’équipage du commis-voyageur de la maison Berthier et Cie, brevetée pour les caisses à défense et à secret, coffres-forts, serrures à combinaisons, etc., était une méchante carriole, mais son petit cheval breton semblait vigoureux et plein de feu.
« Donnez-vous des arrhes ? prononça faiblement le jeune Alsacien au moment où son compagnon mettait le pied sur le montoir, disposé comme les faux des chars antiques.
— Pas un fiferlin, Jean-Baptiste, hé !...




