Fréha | Bella Ciao Istanbul | E-Book | www.sack.de
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E-Book, Französisch, 276 Seiten

Fréha Bella Ciao Istanbul


1. Auflage 2026
ISBN: 978-2-931109-05-2
Verlag: Editions Most
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark

E-Book, Französisch, 276 Seiten

ISBN: 978-2-931109-05-2
Verlag: Editions Most
Format: EPUB
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J'ai la trouille. Ils sont capables de tout. Même ce type hier au téléphone, voix maîtrisée d'employé modèle aux ordres de ses supérieurs et de son pays, je suis sûr qu'il a enregistré la conversation pour mieux me confondre plus tard. Je m'attends dans les jours prochains à ce qu'ils débarquent chez moi. Un expatrié français vivant à Istanbul prend peur suite à une altercation téléphonique dans laquelle, excédé, il tient de vifs propos à l'encontre du pays qui l'accueille. En butte à différentes tracasseries, il tente de survivre dans le chaos de l'Histoire d'une nation où coups d'état et répression règlent le jeu. Un jour, l'hymne révolutionnaire italien Bella Ciao retentit depuis une mosquée d'Istanbul.

Pierre Fréha est l'auteur de nombreux romans, parmi lesquels On ira voir la Tour Eiffeil, Chez les Sénégaulois et La fin du sucre. Ses voyages en immersion et sa perception fine du monde qui l'entoure nourrissent son inspiration. Il partage aujourd'hui sa vie entre Istanbul et Paris.
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10


« J’espère que tu vivras des histoires d’amour aussi, dit Hakan.

Le pays c’est juste le cadre. Rien d’autre.

— On verra. Si je pars, elles continueront ailleurs ».

Burak, l’ex-patron d’Hakan, avait fait savoir que la police n’était pour rien dans le blocage de mon téléphone. Je formais des doutes. Depuis quand, en ces matières, les responsables disent-ils la vérité ? Je continuais à les soupçonner. Quand ils bloquaient les téléphones achetés à l’étranger j’y voyais, au-delà de la préservation d’intérêts économiques, la manifestation éclatante de leur force, comme s’ils disaient : vous voyez, on peut étouffer votre téléphone, c’est un jeu d’enfant pour nous.

N’oubliez pas que vous êtes toujours à notre merci. Nous vivons sous un régime marqué par les coups d’État, comme par le passé. Mettre au pas les citoyens pour leur bien. La conception raciale de l’identité turque nous conduit à procéder ainsi.

Nous sommes cernés d’ennemis, intérieurs et extérieurs. Vous devez l’accepter ou dégager.

Dans l’hypothèse où mon téléphone n’avait pas été volontairement bloqué, il restait la piste d’une erreur administrative.

Et si j’apprenais à ne pas diaboliser l’État qui était en face de moi ?

Burak avait à nouveau manifesté le désir de me rencontrer.

« Si c’est pour me conseiller d’aller me faire soigner, c’est non.

Je n’en ai aucune envie. Il est gay ? » demandai-je à Hakan, en proie à une soudaine curiosité.

Ça pouvait tout expliquer. Enfin, tout, peut-être pas. Je perds la tête. Je deviens sectaire avec ceux qui l’ont été avec moi.

C’est le risque auquel les victimes se heurtent.

« Je le connais marié, fit Hakan. Sa femme travaillait dans l’entreprise.

— Ça n’empêche, dis-je avec mauvaise humeur. Il ne serait pas le premier.

— Je crois qu’il voudrait t’expliquer pourquoi il a jugé nécessaire de…de

— De me dénoncer ?

— C’est pour ça qu’il voudrait te rencontrer.

— Il s’est recasé ? Il travaille où maintenant ?

— Je ne sais pas ».

J’avais oublié ce que sous l’effet de la colère j’avais asséné à Burak qui n’en avait pas perdu une miette. J’avais explosé pour une histoire un peu sordide de remboursement de billets.

J’avais perçu dans une affaire exclusivement administrative l’emprise des néoconservateurs au pouvoir qui magouillaient dans l’ombre pendant que l’Amérique mettait à genoux l’économie turque. J’avais cru profiter de l’anonymat d’une conversation téléphonique. Hélas ils enregistraient. Toute ma rancœur contre la Turquie avait trouvé un débouché facile. Un pauvre mec dans un centre d’appels s’était farci ce qui ressemblait, de l’extérieur, à un dégueulis.

C’est curieux comme la grande Histoire peut entrer parfois dans sa vie. Elle était entrée dans la mienne depuis que je vivais à Istanbul. Alors qu’on parlait de mes sous l’attaché de compte à la banque avait soudain lancé une diatribe contre les Grecs à propos de je ne sais quelle histoire d’île réclamée par Ankara.

Il m’avait regardé avec ses grands yeux bleus, genre : j’aimerais avoir ton accord sur cette annexion, qu’est-ce que tu en dis ?

La chair étant faible, je n’ai pas pipé mot. J’ai encaissé sans rien lui répondre. Il a cru que j’étais de son avis. Je ne l’étais pas.

J’étais seulement intimidé par sa beauté, rien d’autre.

« Son attaque contre les Grecs, dis-je à Ludivine, m’a surpris.

Je n’ai rien pu dire. J’ai eu peur.

— De quelle île il parlait ?

— Une île de la mer Egée, en face de Bodrum ou Izmir, je crois.

Selon lui, elle devrait être turque.

— Du délire.

— Je ne suis pas au courant.

— Il faudrait tout leur donner. Ils ont eu plus qu’ils n’auraient jamais dû recevoir en 1923 avec le traité de Lausanne. Le moindre mètre carré occupé par un Musulman dans tous les territoires qu’ils ont colonisés pendant des siècles, ils estiment qu’ils ont un droit de regard, un droit du cœur, sur lui. Pure hypocrisie. Ils veulent juste le pouvoir, le droit d’écraser les autres nations.

— Faut pas les écouter, reprit Hakan pour nous rassurer. Ne vous inquiétez pas. Je ne suis pas du tout d’accord avec eux sur tout ça. Ils vont trop loin ».

Pour une fois il se démarquait de l’idéologie rampante de son pays.

« Content que des gens comme toi, Hakan, puissent résister à l’extraordinaire lavage de cerveau que l’on exerce sur vous ».

Il me regarda, pas sûr de comprendre. Lavage de cerveau ? Les Turcs, cette grande nation ?

« C’est compliqué, expliquai-je. Ce n’est pas un lavage de cerveau ordinaire. Ils vous racontent l’Histoire à leur manière, sans se mettre à la place des autres. Ils sont toujours les vainqueurs ».

J’expliquai davantage : ce qu’ils imaginent être la suprématie turque les envahit, du lever au coucher du soleil, sans qu’ils aient besoin d’y penser. Ils y croient dur. Ça ne partira plus, sauf incident majeur, et encore.

« Non ! braillai-je après le serveur. Je n’ai pas fini mon thé. Laissez-le. Pourquoi le prenez-vous alors qu’il en reste ? »

Les petites manies du pays pouvaient m’envoûter jusqu’au dégoût.

Le vieux garçon ne répondit rien et reposa mon verre sur la table en formica. Il répétait un geste sinon ancestral, généralisé et irritant.

« Vous voyez, ils font ça tout le temps. Comment voulez-vous vivre dans un pays qui rafle votre verre de thé alors que vous ne l’avez pas terminé ?

— C’est déplaisant, reconnut Ludivine. Je n’ai jamais pu supporter leur manie.

— Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?

— Qu’ils sont pressés de gagner de l’argent avec la prochaine tasse ?

— C’est tout ?

— Ils aiment l’ordre. Le verre doit retourner dans la cuisine au plus vite ».

Pendant dix ans je me suis posé ce genre de questions. Sur le thé et sur le reste. Pourquoi font-ils ci, pourquoi font-ils ça ? Je suis passé par plusieurs états. Indifférence, ravissement, étonnement, contrariété, parfois l’admiration ou la rage. J’ai vu la mainmise d’un État fort, autoritaire, qui décide de tout, y compris de ce qui doit rester dans le fond de votre verre.

Sur le chemin du retour, je suis tombé sur mon persécuteur local, le marchand de légumes ambulant.

« Depuis quand êtes-vous de retour en Turquie ? » me balança-t-il, soupçonneux.

La veille, le gouvernement avait annoncé qu’un premier cas de coronavirus avait été détecté dans le pays. L’homme arrivait d’un pays européen qui n’avait pas été révélé pour respecter le secret médical du patient. Ils enferment écrivains et journalistes pour délits d’opinion mais protègent la vie privée des bons citoyens malades.

« C’est pas moi », lui dis-je en prenant les devants.

Il me regarda avec un mélange de compassion et de mépris.

« Qu’est-ce qui est arrivé ? bafouillai-je.

— C’est l’Europe, affirma-t-il avec gravité. Par Allah, ici, tout va bien.

— Masallah.

— C’est un virus qui vient d’Europe.

— Non, de Chine.

— D’Europe. Le patient a été…

— Le virus n’est pas né en Europe.

— Qu’est-ce que vous en savez ? Par Allah, je pense que si.

— D’accord ».

À nouveau épuisé et abattu après cet échange, je rentrai chez moi avec la conviction que je devais le moins possible quitter mon domicile. Rien n’empêcherait cet idiot de me tenir la jambe dès qu’il me...



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