E-Book, Französisch, 260 Seiten
Fréha Harrison
1. Auflage 2026
ISBN: 978-2-931109-11-3
Verlag: Editions Most
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 260 Seiten
ISBN: 978-2-931109-11-3
Verlag: Editions Most
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Pierre Fréha est l'auteur de nombreux romans parmi lesquels On ira voir la Tour Eiffel, Chez les Sénégaulois, La fin du sucre et dernièrement Bella Ciao Istanbul aux éditions Most. Ses nombreux voyages en immersion, sa perception fine du monde qui l'entoure nourrissent son inspiration servie par une écriture à la fois directe et subtile.
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1
Un jour à Madras, j'ai vu un type en pleine rue, à peine 20 ans, se soulager d'un jet si puissant qu'il a fait un large demi-cercle autour de lui en direction de la chaussée. C’était très cash, pas la moindre gêne, il était chez lui sur ce bout de trottoir en mauvais état, comme un clébard. On n’observe pas souvent un tel spectacle en ville. J’ai mis l’affaire sur le compte de l’Inde. Sauf que l’absence de pudeur, elle n’est pas liée à une nation, impossible. On devine quelque chose de salutaire qui bafoue la civilisation en toute bonne foi. Peu de gens en sont capables. Je me souviens de m’être dit : c’est dingue, comment peut-il avoir une miction qui va aussi loin ? Désolé pour la trivialité, je ne pisse pas à plus de trois mètres du point où ça part. Tout dernièrement ça s'est arrangé. J’ai subi une petite intervention, le débit s'est amélioré. Je n’attends plus des plombes que ça vienne. Il y avait chez le gars une telle joie de vivre dans ses yeux. Il était heureux de pisser, il partageait son bonheur avec la terre entière. Je l’ai admiré avant de lui donner raison. Il y a des images comme ça, scotchées dans la mémoire, ce ne sont pas toujours des couchers de soleil sur la mer d’Arabie ou la splendeur de Sainte-Sophie. Un jet de pisse à Madras peut devenir un souvenir. Quand j'ai connu ces déboires urinaires la vision m'est revenue. Comme un flash de la jeunesse qu’on a perdue. Chaque année le débit s’amenuise, la miction drue a terminé son service. Il faut vieillir, mon gars. L’énergie demeure. Et entre parenthèses, je ne vois pas pourquoi le romantisme s’opposerait à la trivialité.
Je m’appelle Mirsad Bukvic. Mon ami Ivan vient de mourir. Je vais tâcher de raconter. Si je n’y parviens pas, qu’on ne m’en veuille pas. Je ne l’aurai pas fait exprès. On rate parfois ce qu’on n’a pas voulu réussir. On sort d’un rendez-vous chez le notaire.
On pense à de drôles de choses, enterrement, homme de loi, ça chamboule. D’où les lignes qui précèdent. Une situation sort de l’ordinaire, on perd ses moyens et on parle de pisse.
« Qu’est-ce qu’on peut faire ? s’écria Clara en se laissant tomber sur la banquette pendant qu’autour de nous clients et garçons de café se pressaient entre les tables. Quelle idée il a eue ! Je n’y aurais jamais pensé.
— Je reviens », lui dis-je.
À mon retour, Clara caressait ses cheveux. Un geste appliqué qui semblait l’absorber.
« J’ai passé presque toute ma vie à essayer de comprendre mes cheveux.
— J’ai eu des problèmes avec les miens, t’inquiète pas, ça passe ».
Elle me regarda droit dans les yeux.
« Il nous a désignés comme héritiers, toi et moi. Tu n’as pas été surpris ?
— Si. Toi ?
— Oui et non. Ce n’est pas l’héritage qui me chamboule. On s’attend à ce genre de choses au moins une fois dans la vie.
— Ah tu trouves ?
— Ce à quoi on ne s’attend pas c’est ce que le notaire nous a lu tout à l’heure.
— Je n’en reviens pas.
— Comment faire, Mirsad ? »
Mon premier réflexe a été de me dire que ça avait dû arriver à d’autres. La lecture du testament par le notaire au milieu de l’après-midi, en plein mois d’octobre, à quelques pas de l’Opéra, a failli me faire tomber de la chaise où je ne me suis d’ailleurs pas assis complètement, comme si je prévoyais un mauvais coup en songeant à déguerpir au plus vite.
« Je ne suis pas sûre d’avoir compris ».
Ivan est mort la semaine dernière. C’était un de nos meilleurs amis. Le notaire le connaissait bien et a tenu à nous prévenir très vite.
« Pourquoi a-t-il pris une telle disposition, Mirsad ?
— On lui demandera un jour, Clara ».
Elle était très perturbée, différemment de moi. Je fis plus attention à ses cheveux mi-longs. Elle leur reproche de vieillir eux aussi ? Leur rareté ? Elle ne devrait pas s’en faire pour si peu. On est condamnés à vieillir. Je ne vois rien là-dedans qui me dérange.
Même si j’avais voulu pleurer, une officine notariale, ça assèche vos larmes. C’est comme pisser dans la rue, entre deux voitures ou contre un mur, selon le genre. Tout le monde n’a pas ce don.
« Ils sont combien sur cette liste, tu te rappelles ?
— Il a dit un peu plus de 300, je crois. 320, il me semble. Je n’ai pas fait attention ».
Ah cette liste ! Je suis un piètre utilisateur du réseau social en question, que le notaire s’est vanté de connaître. En réalité, il était aussi stupéfait que nous. Jamais je n’aurais pensé qu’une application pareille jouerait, du jour au lendemain, un tel rôle dans ma vie. On s’inscrit avec un pseudo qui s’ajoute à tous ceux qu’on utilise déjà pour réserver un voyage, payer ses impôts ou rencontrer la femme ou l’homme de sa vie. Ivan était très branché réseau social, cash comme le pisseur de Madras. Les gens qui vieillissent s’accrochent à ces applications qui les flattent, grâce auxquelles ils peuvent se souvenir de leurs bons vieux jours. Elles ont pensé à tout, sauf à l’avenir. Du coup, les plus jeunes utilisateurs les désertent en se repliant sur des réseaux plus récents que leurs aînés ne fréquentent pas encore. Dès que les anciens les auront investis, ils iront ailleurs, histoire d’affirmer qu’ils ont vingt ans. Ils regarderont la vie qui passe depuis un autre endroit. De mon côté, je confirme que ma génération n’est pas née avec l’électronique ni les ordinateurs. Je les ai apprivoisés de la même façon que j’ai tenté d’apprivoiser le pauvre Harrison. Je ne fais pas la différence entre un pays que je visite pour la première fois et une technologie récente qui répond à la voix. Ils suscitent ma curiosité comme si je découvrais un animal à trois yeux.
« Si tu vas sur son profil, tu ne verras pas le nombre de ses amis. C’est un des paramètres-clé du système. On te donne la liberté de contrôler ce que tu veux afficher sur ton mur.
— Comment le notaire alors peut-il connaître le chiffre ?
— T’as vu la pile de documents qu’il avait devant lui ? »
Qui va devoir se coltiner tout le boulot de recherches sur ordre du notaire ? Nous, semble-t-il. Et notre intérêt est simple : limiter les frais. Quel sens a tout ça ? De quelle évolution s’agit-il ? Un changement de paramètres, une machine irrépressible, incontrôlable qui avance depuis plusieurs siècles, qu’on appelle le progrès ?
Je crois utile de faire un petit rappel :
Il s’agit d’une disposition testamentaire.
Nous n’avons pas le choix.
Sans l’exécution de la disposition, l’héritage tombe dans l’escarcelle de l’État.
L’homme de loi, très appliqué, n’a pris aucun gant avec nous. Il se réjouit d’une situation peu banale, le côté people ça l’excite. Lui non plus n’a jamais été confronté à un tel défi dans toute sa carrière.
Il faudra s’exécuter, ou tout perdre.
Qu’est-ce que je préfère ?
Refuser le testament est une option sur laquelle le notaire ne s’est pas étendu. Si nous abandonnons, tout retourne à l’État, a-t-il menacé. Qu’on aime son pays ou pas, ça fait frémir. Si on pense au budget d’une nation comme la France, une telle somme est une goutte d’eau, on ne la remarquera même pas. Ivan a fait preuve de madness (ça dédramatise de dire le mot en anglais). Je suis sous le choc. Ressentir une gêne est parfois une force. J’aime les situations délicates à la limite de la norme. On tente de ramener l’ordre, vaincre l’anarchie, le chaos, ramener la vie, voilà vers quoi on tend. La pression sur nous, héritiers, risque d’être dévastatrice, si j’en juge par l’état d’esprit de Clara. Pourquoi a-t-il fait ça ? Il n’en a jamais parlé avant. Il a obéi à un caprice ? Un défi ? L’argent, il s’en est...




