I
LA BOURSE OU LA VIE
????
Matthieu 28, 11-15
On évoque toujours les trente deniers de Judas, jamais la «?bonne somme?» des soldats ( , dit plus exactement le texte grec). Or, lequel de ces deux arrangements pécuniaires est le plus grave – celui qui livre le Christ à la croix ou celui qui oblitère sa gloire?? Le second ne semble-t-il pas d’emblée plus extrême que le premier?? L’argent ne manifeste-t-il pas un plus grand pouvoir de fascination lorsqu’il offre de trahir un ressuscité et non plus seulement un mortel?? Il convient en tout cas de s’arrêter à ce dernier épisode impliquant finance, qui est aussi le dernier mot de saint Matthieu sur la question. Auparavant, lorsque Jésus avait envoyé les Apôtres en mission, il leur avait commandé?: (Mt 10, 9). Avant encore, sur la montagne, il avait déclaré?: (Mt 6, 24).
Nous n’y aurions pas songé par nous-mêmes?: l’argent n’est-il pas un instrument dont il s’agit de faire «?bon usage?»?? On s’en sert, on ne saurait le servir. Il ne fait pas le bonheur, sans doute, mais «?il y contribue?». Pourquoi le Christ l’identifie-t-il à une sorte de personne malveillante?? Pourquoi lui prête-t-il des intentions jusqu’à le qualifier de (Lc 16, 11)?? S’il n’est que l’outil du commerce, comment se changerait-il en son maître ouvrier?? Je veux bien admettre qu’un billet de banque, on l’a moins en main qu’un marteau?: c’est un instrument de papier, et il a tendance à filer entre nos doigts. Mais il s’agit d’un instrument quand même, et plus e?cace qu’un marteau pour faire l’aumône, acheter de la lingerie fine ou même clouer le bec à quelqu’un… Enfin le Christ n’eût-il pas été plus prudent de faire de ses envoyés des employés, de leur donner un peu d’argent de poche pour leurs menus frais de voyage et aussi pour qu’ils soient un peu plus indépendants (comme nos hommes politiques)?? Ne me dites pas que celui qui pouvait si facilement multiplier les pains ne pouvait pas multiplier les pièces?! D’où lui vient qu’il ne fait point ce dont rêve toute l’alchimie?: transmuter la boue en or?? D’où lui vient – lui qui n’a pas peur de toucher les lépreux – cette crainte absurde d’être contaminé par l’argent??
Heureusement que des gens d’Église ont fait des progrès en ce domaine. Ne faut-il pas avoir les de prêcher que Dieu est ?? Et pourtant, dans le passage qui nous intéresse, l’acceptation de la «?bonne somme?» correspond très exactement au rejet de la résurrection.
Une imitation des trois vertus théologales
Les encyclopédies le disent?: la monnaie (qui n’est pas toujours d’argent) a trois fonctions. Elle est «?mesure de valeur?», «?réserve de valeur?» et «?moyen d’échange?».
En tant que «?mesure de valeur?», elle est une unité de compte qui permet de mettre en balance des choses complètement différentes et de pouvoir ainsi échapper à la perplexité qui s’emparerait de nous au moment de la transaction si l’on se posait une question du genre?: «?Cette paire de chaussures vaut combien d’heures de baby-sitting???» Question d’autant plus délicate que la vendeuse n’a peut-être pas d’enfants. Grâce à l’argent, les actions et les choses bigarrées de ce monde sont converties en des quantités précises (tant de coquillages hier, tant de dollars aujourd’hui), et ces quantités rendent possible l’égalisation. Plus rien n’est incomparable, donc, nous tenons là une «?mesure de tout?», un «?équivalent universel?» qui non seulement nous épargne le di?cile problème suggéré plus haut, mais nous octroie aussi le plaisant aplomb de pouvoir dire après un calcul rapide?: «?Un mètre carré à Paris correspond à 9?775 saucisses de Toulouse?», ou encore?: «?Un médecin généraliste, c’est trois caissières.?»
En tant que «?réserve de valeur?», la monnaie permet de différer dans le temps l’acquisition d’un bien. Car elle n’est pas en elle-même une richesse, mais un moyen d’en obtenir. L’argent est toujours autre chose?: ce n’est pas ce qu’il est – rond de métal ou bout de papier – qui nous arrête à lui, mais ce qu’il n’est pas et permet d’avoir. En ce sens il n’a pas d’odeur (il ne dégage pas le fumet d’une nourriture), et il se les arroge toutes, parce qu’il nous fait saliver après les e?uves de toutes les marchandises acquérables par son pouvoir. Du fait de ce pouvoir d’achat comme possession future, il nous accorde quelque chose tout de suite – c’est de rêver à tout ce qu’on pourrait choisir de se payer tout à l’heure?: ce beau manteau, ces vacances en famille, ce massage tantrique, ce dernier (mais attendons encore, une version plus sophistiquée va sortir bientôt). L’avarice est la fixation de ce rêve les yeux ouverts et la main sur la bourse. L’avare se réjouit de toutes les acquisitions qu’il pourrait faire, et, pour les maintenir toutes à la portée de sa poche, il n’en fait aucune.
Cela n’empêche pas de reconnaître que la monnaie est surtout un «?moyen d’échange?». Elle le facilite en raison de ses fonctions précédentes, mais aussi à cause de sa maniabilité et de sa divisibilité. Si je voulais avoir de quoi vivre une année en cédant pour ce temps-là l’usage de ma maison, il faudrait que le boulanger, le boucher, le marchand des quatre saisons, le sous-chef du magasin de prêt-à-porter, le revendeur Apple, etc., puissent venir y loger tour à tour ou simultanément, ce qui leur donnerait l’occasion de belles rencontres dont ils n’ont pas la moindre envie… Mieux vaut donc que je me retranche dans un appartement et convertisse cette maison en argent que je leur échangerai contre leurs biens et services. Ce qui laisse entrevoir que ce «?moyen d’échange?» est plus qu’un moyen?: il a tendance à échanger la valeur d’usage contre la valeur d’échange elle-même, à ramener votre maison à une marchandise, à transformer tout ce que vous pouviez faire et avoir de plus cher en pouvoir d’acquérir ce qui coûte plus ou moins cher. Car, si l’absence d’argent vous réduit au seul pouvoir de faire quelque chose par vous-même, son abondance vous oblige à ne plus faire et à ne plus vraiment user de quelque chose, mais à acheter des produits déjà fabriqués et à les échanger sans cesse.
Cela étant, voici le plus curieux : les trois fonctions que nous venons d’évoquer correspondent, comme par hasard, aux trois vertus théologales, la foi, l’espérance et la charité (et cette correspondance est sans doute ce qui autorise l’argent – talent, mine ou drachme selon la parabole – à servir de métaphore pour la grâce). Là où la foi nous donne de considérer tout être comme une créature fantasque et bien-aimée de l’Éternel, l’argent en tant que mesure de valeur nous le fait estimer comme un article tarifé. Là où l’espérance nous ouvre à l’inattendu de la béatitude, l’argent en tant que réserve de valeur nous garantit d’accéder aux offres du centre commercial. Là où la charité entraîne la communion des personnes, l’argent en tant que moyen d’échange préside à la circulation des marchandises.
Trader ou témoin??
On peut à présent deviner pourquoi les pièces d’argent acceptées par les gardes à voiler la vérité Ce qu’ils ont vécu près du tombeau, c’est le qui barrait le sépulcre et la vision de quelque chose ?: (Mt 28, 2-4). Pareille expérience n’a rien de très confortable – surtout au petit jour après une nuit de veille ennuyeuse, et alors qu’on se prépare à accueillir, non pas un relèvement des morts, mais la relève qui permettra de rentrer se coucher. Aussi, pour s’éviter bien des embarras, pour ne pas avoir à témoigner de quelque chose qui les excède et mettrait en péril leur situation sociale, ils admettent volontiers que tout ce qui brille n’est pas gloire et colportent une bonne vieille de cambriolage durant leur sommeil.
Le mot traduit ici par «?histoire?» est et même ?: la parole, le verbe. Contre le Verbe incarné, donc, voici le verbe monnayé. Il ne...