E-Book, Französisch, 760 Seiten
James / Mon Autre Librairie L'expérience religieuse
1. Auflage 2022
ISBN: 978-2-38371-041-7
Verlag: Mon Autre Librairie
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 760 Seiten
ISBN: 978-2-38371-041-7
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William James, New York 11 janvier 1842 - Chocorua 26 août 1910 William James, frère aîné de l'écrivain Henry James, est considéré comme le père de la psychologie américaine. Son "empirisme radical" s'appuie sur l'expérience immédiate, qui unit le sujet et l'objet, et conteste ainsi l'existence d'un moi transcendant. Ses échanges permanents et féconds avec les psychologues et les philosophes de son temps ont placé son oeuvre au centre d'un important courant créatif, fructueux encore aujourd'hui.
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Introduction : Délimitation du sujet
Chapitre I – Névrose et religion
Les tendances religieuses de l’homme présentent au moins autant d’intérêt pour le psychologue qu’aucun autre fait de l’esprit humain. Je me propose de les étudier en les prenant uniquement comme des faits de conscience. Mon étude étant toute psychologique, ce ne sont pas les institutions, mais plutôt les sentiments et les instincts religieux qui en feront l’objet ; je m’en tiendrai donc à ces phénomènes subjectifs qui n’apparaissent qu’aux degrés les plus avancés du développement religieux et que nous connaissons par les témoignages écrits d’hommes arrivés à la pleine conscience d’eux-mêmes, c’est-à-dire par la littérature religieuse et notamment par des autobiographies. Malgré l’intérêt que présentent l’origine et les premiers degrés d’un développement, il convient, quand on se préoccupe avant tout de pénétrer le sens d’une chose, de s’adresser aux formes les plus parfaites et les plus complètement épanouies. Les documents les plus importants pour notre étude seront ceux qui proviendront des hommes les plus avancés dans la vie religieuse et capables de rendre compte clairement de leurs idées et de leurs motifs. Ce seront ou bien des auteurs relativement modernes, ou bien, parmi les auteurs plus anciens, ceux qui sont devenus classiques en fait de religion. Les documents humains qui nous instruiront le plus n’exigeront pas l’érudition d’un spécialiste : ils sont dans le domaine courant, accessibles à tous. Je prendrai donc mes citations, mes exemples d’expériences religieuses, dans des livres qui se trouvent entre toutes les mains, et cela ne diminuera pas la valeur de mes conclusions.
La nature psychologique des tendances religieuses et leur signification philosophique sont deux questions d’ordre différent ; à ne pas s’en rendre compte, on risque de tomber dans des confusions graves. Aussi je voudrais insister un peu sur ce point avant d’aborder l’étude des documents qui serviront de matériaux à notre recherche. On est d’accord aujourd’hui pour distinguer deux ordres de recherches sur n’importe quel objet. D’une part, quelle est sa nature, son origine, son histoire ? D’autre part, quelle est son importance, sa dignité, sa valeur ? La réponse à la première question est un jugement d’existence ou de constatation, la réponse à la seconde question est un jugement de valeur ou d’appréciation. Ces deux jugements ne peuvent pas se déduire immédiatement l’un de l’autre. Ils procèdent de deux préoccupations intellectuelles tout à fait distinctes ; l’esprit doit les former chacun séparément avant de pouvoir les ajouter l’un à l’autre.
En matière de religion, il est facile de distinguer ces deux ordres de questions. Tout phénomène religieux a son histoire et dérive d’antécédents naturels. Ce qu’on appelle aujourd’hui la critique biblique est simplement une étude de la Bible au point de vue historique, étude trop négligée par l’Église jusqu’aux temps modernes. Quelle a été l’histoire de chacun des auteurs dont les divers écrits composent le saint livre ? Qu’y avait-il exactement dans l’esprit de chacun d’eux ? Ce sont là des questions de fait ; aucune réponse qu’on y pourra faire ne résoudra sur le champ l’autre question, la question de valeur. L’origine de la Bible une fois connue, à quoi ce livre doit-il nous servir, soit pour nous guider dans la vie, soit pour nous révéler ce que nous voudrions savoir ? Il faut, pour répondre, avoir déjà construit une théorie générale sur ce qui peut constituer une source de révélation ; et cette conception elle-même serait ce que j’appelle un jugement de valeur. En la combinant avec des jugements d’existence, on pourrait en déduire une appréciation portant sur la valeur même de la Bible. Par exemple, si cette théorie impliquait qu’un livre, pour posséder la valeur d’une révélation, doit avoir été inspiré d’en haut et composé sans liberté de la part de l’écrivain, ou bien ne doit contenir aucune erreur scientifique, ne doit exprimer aucune passion individuelle, aucun préjugé local, il est probable que la Bible serait jugée sévèrement. Mais si, au contraire, la théorie admettait qu’un livre peut contenir une révélation malgré ses erreurs, malgré les passions qu’il manifeste, malgré des traces évidentes de libre composition humaine, pourvu qu’il rapporte fidèlement les crises intérieures de grandes âmes aux prises avec leur destinée, alors le verdict serait beaucoup plus favorable. Tous ceux qui sont vraiment compétents en fait de critique biblique distinguent avec soin la question de fait et la question de valeur. Avec les mêmes conclusions par rapport aux faits qu’ils étudient, les uns apprécient d’une manière et les autres d’une autre la valeur de la Bible comme révélation.
Si j’ai fait cette remarque sur les deux sortes de jugements, c’est qu’il existe beaucoup d’esprits, notamment des esprits religieux, qui n’ont pas encore appris à se servir couramment de cette distinction et qui pourront être d’abord un peu effarouchés par la méthode strictement positive que j’emploierai dorénavant. Quand je traiterai les phénomènes d’expérience religieuse en biologiste et en psychologue, comme si ce n’étaient que des faits curieux dans l’histoire d’un individu, quelques-uns pourront penser que je rabaisse un sujet sublime et me soupçonner, avant que j’aie pu pleinement exprimer ma pensée, de dénigrer la religion. Rien n’est plus éloigné de mon intention ; je tiens à le dire, car un tel préjugé dans l’esprit de mes lecteurs pourrait les empêcher de me bien comprendre.
Je vais consacrer ce chapitre à l’étude des rapports qu’il semble y avoir, chez certains individus, entre les phénomènes religieux et l’état plus ou moins pathologique de l’organisme, notamment du système nerveux. C’est un fait incontestable que, lorsque la vie religieuse absorbe toute la pensée et toute l’activité d’un individu, elle tend à le rendre excentrique. Je ne parle pas du croyant vulgaire qui pratique extérieurement, comme tout le monde, la religion de son pays. Que cette religion soit le bouddhisme, le christianisme ou le mahométisme, ce n’est pas lui qui se l’est faite ; d’autres l’ont créée pour lui, il l’a reçue par tradition, et la conserve par habitude. De quel profit serait-il d’étudier cette religion de seconde main, peu à peu stéréotypée par l’imitation ? Nous chercherons plutôt les expériences religieuses originales qui ont servi de modèle à tous ces sentiments suggérés, à toutes ces pratiques machinalement répétées. Or, on ne peut rencontrer de telles expériences que chez des individus en qui la religion existe, non point émoussée comme une simple habitude, mais bien plutôt à l’état aigu de fièvre mentale. Ce sont des génies dans l’ordre religieux, et, comme tant d’autres dont l’activité fut assez féconde pour que leurs noms soient inscrits aux pages de l’histoire, ces grands initiateurs ont souvent présenté des symptômes d’instabilité nerveuse. Peut-être sont-ils, plus encore que les autres génies, sujets à des phénomènes psychiques anormaux. Ils ont toujours une sensibilité fort exaltée ; souvent leur vie intérieure est déchirée de contradictions ; plusieurs souffrent de mélancolie durant une partie de leur carrière. Ils ne connaissent pas de mesure, ils sont sujets aux obsessions, aux idées fixes ; ils tombent en extase, ils ont des visions, ils entendent des voix, ils présentent toutes sortes de symptômes classés comme pathologiques. Il convient d’ajouter que ces phénomènes morbides ont souvent augmenté leur succès et leur influence.
Si l’on veut un exemple concret, il n’en est pas de meilleur que celui de George Fox. La religion des Quakers, qu’il fonda, est une chose que l’on ne saurait trop admirer ; dans une époque de mensonge et d’hypocrisie, ce fut une religion de véracité, prenant ses racines dans la vie spirituelle la plus intime et se rapprochant de l’évangile primitif plus qu’aucune des religions connues en Angleterre jusque-là. Le protestantisme contemporain, en évoluant dans le sens de la liberté, ne fait que revenir à l’attitude que Fox et les Quakers avaient prise il y a si longtemps. Assurément, l’esprit de Fox était d’une vigueur et d’une pénétration peu communes. Tous ceux qui eurent affaire avec lui, depuis Olivier Cromwell jusqu’aux juges et aux geôliers de petite ville, semblent avoir reconnu sa supériorité. Et cependant, la constitution de Fox était celle d’un névropathe, d’un « détraqué ». Son journal abonde en passages de ce genre :
« Comme je me promenais avec quelques amis, je levai la tête, je vis les flèches de trois clochers et cela me remua jusqu’aux moelles. Je leur demandai : Quel endroit est-ce là ? Ils me répondirent : Lichfield. Immédiatement la parole du Seigneur m’ordonna de m’y rendre. Arrivés à la maison où nous allions, je priai mes amis d’entrer, sans leur dire ce que je voulais faire. Dès qu’ils furent entrés, je m’en allai, et, marchant droit devant moi à travers haies et fossés, j’arrivai à un mille de Lichfield ; là, dans un grand champ, des bergers gardaient leurs moutons. Alors le Seigneur m’ordonna d’ôter mes souliers. J’hésitai, car c’était l’hiver ; mais la parole du Seigneur était comme un feu en moi. J’ôtai donc mes souliers et les laissai auprès des bergers ; ces pauvres gens tremblaient d’étonnement. Puis je marchai...




