E-Book, Französisch, 256 Seiten
Lafont Galerie de portraits flous
1. Auflage 2025
ISBN: 978-2-322-60561-3
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
(Et autres souvenirs vagues)
E-Book, Französisch, 256 Seiten
ISBN: 978-2-322-60561-3
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Délaissant la pure fiction narrative, l'auteur nous livre dans ce recueil quelques souvenirs de jeunesse dont le flou même se fait matière à écriture. Une délicate combinaison entre intimisme malicieux et nostalgie discrète.
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La mémoire se plaît à rebâtir l’enfer
Dans l'antre du Fada - 1953
J'ai passé une partie de ma petite enfance à Marseille.
D'abord, nous avons habité un garni de la rue Thubaneau, près de la Canebière.
Cette rue Thubaneau, à l'étymologie un peu incertaine : thuber voulant dire fumer, d’où fumeries, d’où peut-être tripots, devait sa renommée aux dames de petite vertu qui la peuplaient en abondance.
Inutile de préciser ce qu'en langage phocéen signifiait : aller à Thubaneau...
- A quatre-vingts ans, Marius allait toujours à Thubaneau, le gari !
Dans cet environnement interlope, ma mère essuyait des propositions indécentes dès qu'elle mettait le pied dehors.
Quant à moi, les péripatéticiennes, se penchant sur mon berceau, louaient ma bonne mine, en me prédisant de multiples succès !
Le départ soudain de mon père pour l'Indochine, permit, à Maman et moi, d’emménager à la Cité Radieuse, un édifice fraîchement édifié par le génie des architectes :
Charles-Édouard Jeanneret-Gris, dit Le Corbusier, dit le Poète de l’Angle Droit, localement baptisé le Fada.
Tout vrai Marseillais le dira, on ne peut réaliser plus grand écart de standing en matière immobilière.
On devait ce reclassement d’exception aux primes assez substantielles versées à mon père, sous-officier dans l'armée de l'air, pour s'être porté volontaire dans le conflit indochinois.
Était-ce à dire que Papa avait répondu à l'appel d'une irrépressible ardeur guerrière, ou d'un impérieux zèle patriotique ? Que non ! On me raconta par la suite qu’en ces années de pré-débâcle coloniale, qui allaient s’achever par la mémorable pâtée impériale de Diên Biên Phu, les volontaires pour le Corps Expéditionnaire Français étaient rares. Dans sa majorité, la troupe répugnait d'aller au casse-pipe, et demeurait résolument réfractaire aux honneurs posthumes.
Alors, on avait inventé, pour de tortueux prétextes bureaucratiques, de rendre obligatoire le choix de l’Indochine lors des demandes de mutation, tout en garantissant qu'il n'en serait nullement tenu compte s'il figurait en dernières positions sur les listes.
Jusqu’au jour où, devant la pénurie de bonnes volontés, un certain général de l'État-Major, en forme de Raminagrobis galonné, prit les formulaires à l’envers et y trouva pléthore de volontaires, dont mon père !
Les derniers furent les premiers !
Adieu Tahiti, bonjour Hanoï !
Dans la Cité Radieuse du Corbusier, en forme de gigantesque blockhaus sur pilotis, que l’on se devait de nommer unité d'habitation, UH, et non immeuble, ce qui eût paru terriblement trivial, nous subîmes immédiatement la dure loi du Modulor.
Pour qui l’ignore, ce concept nébuleux théorisé en 1950 par Charles-Édouard dans son ouvrage "Le Modulor, essai sur une mesure harmonique à l’échelle humaine applicable universellement à l’architecture et à la mécanique" (sic), postule, à partir de rigoureuses considérations anthropométriques et l'observation prolongée de monuments antiques, tels les Pyramides ou le Parthénon, que la taille de l'Habitant de Référence, HdR, s'établit à 1,83 m !
Ni plus, ni moins !
Par ailleurs, toujours selon l’éminent architecte, un savant rapport entre cette taille et la hauteur afférente du nombril de ce même HdR, soit 1,13 m chez un être correctement proportionné, de sexe mâle, en position debout, donne imparablement le résultat de 1,619, c’est-à-dire le chiffre d'or, à un millième près ! CQFD !
C’est époustouflant de rigueur scientifique !
Quant à moi qui, du haut de mes trois ans, devais mesurer 80 cm, avec un nombril implanté 30 cm plus bas, j’étais un lilliputien ! Un microbe !
Ni Maman et ses 1,69 m, pourtant grande pour son époque, ni même Papa, le héros absent, qui culminait à 1,74 m, n’atteignaient la taille requise !
Bien visible, dans le hall de l'immeuble, pardon, de l’UH, un bas-relief représentant un Modulor grandeur nature, aux allures de Minotaure, nous ramenait inlassablement à notre infra-humanité.
Je vais sans doute faire hurler les inconditionnels de l’architecture avant-gardiste corbuséenne, mais je perçus immédiatement, malgré mon jeune âge, le séjour dans l'univers du modulor comme une immersion dans un monde totalitaire1 et effrayant.
Habiter c'est obéir.
Modulor über alles !
Il faut reconnaître que les couloirs labyrinthiques, appelés rues, plongés dans une perpétuelle pénombre, les ascenseurs en forme de monte-charges, les portes colossales, l'omniprésence du béton brut, la répétition ad nauseam des mêmes couleurs primaires, des mêmes lignes, des mêmes matériaux dans la décoration, tout cela m’oppressait.
Nous occupions l'un des innombrables appartements, de types E1, E2, E3, E4, tous construits à partir de modules de 3,66 mètres de large sur 2,26 mètres de haut, qui s'apparentaient aux alvéoles d'une ruche, ou aux cellules juxtaposées de polypiers marins, ou même, selon les propres mots du Corbusier, à des casiers à bouteilles.
Dans ces espèces d'aquarium, je me sentais confusément attiré par le vide s'étendant par-delà les grandes baies vitrées, tel un poisson qui cherche à regagner le large.
Ai-je, un jour, plongé de la mezzanine sur les poufs marocains du salon en une sorte de saut de l'ange ralenti et nauséeux dont le projet m'avait très longtemps obsédé ? Ai-je un jour été poursuivi par l'un de ces sombres corbusards, étudiant en architecture, subrepticement introduit dans la citadelle, et serrant contre lui son carton à dessin ?
Sont-ce rêves ou réalité ? Les deux ? Le temps a brouillé les pistes.
Des années durant, en songeant à la cité radieuse, mon esprit s’emplissait d’images effrayantes dans la manière des films surréalistes de Buñuel ou de Man Ray, qui se sont peu à peu substitués à la réalité.
Plus tard encore, en regardant à la télévision un feuilleton britannique intitulé The Prisoner (1968), j’ai ressenti avec une acuité singulière le malaise de mon enfance.
Dans ce feuilleton, le personnage principal, ancien agent secret, est enlevé, puis séquestré, sous le nom de numéro 6, dans un lieu dénommé le Village, coquette petite cité, où tout a l'apparence de la normalité ; mais, lorsque le prisonnier tente de s'échapper, des ballons de baudruche lui barrent le passage et le compriment violemment sur le sol.
Je compris alors que l’angoisse s’accroît lorsqu’on ne peut comprendre ce qui en est la cause, et qu’instiller méthodiquement le doute dans les esprits est l’ultime perversité du totalitarisme.
Pourquoi le mécanisme de la mémoire privilégie-t-il les moments de douleur ?
Au nombre des épisodes les plus sombres de notre séjour dans l’enceinte du Corbusier, je retrouve l’interminable et lancinant huis-clos dans lequel nous nous tenions, ma mère et moi, autour de l’absence du père.
Des dangers de la guerre, nous ne parlions jamais, quoiqu’ils occupassent constamment nos esprits.
Le Vietminh, ennemi mortel de Papa, était réputé courageux et pervers. Diap, le rusé général, jouait au chat et à la souris avec l’armée française.
- Amis le jour, Vietminh la nuit, se plaisait à répéter mon père au sujet des soldats indigènes, dans d’innombrables lettres qu’on détruisit un jour, avant que j’aie pu en saisir tout le sens.
La photo du guerrier trônait sur un guéridon du salon, le montrant en grand uniforme, casquette d'aviateur légèrement inclinée sur le front, regard fier derrière la barre ordonnée des sourcils, imperceptible sourire aux lèvres. Bel homme.
Mais, bien souvent, quand nous regardions trop longtemps le portrait, les traits se dissipaient et le découragement nous éteignait si fort que nous sombrions dans la mélancolie.
Deux ans d’absence, c’est une éternité !
Maman avait mis cette éternité à profit pour m’apprendre à lire ! Je me rappelle avec une intensité douloureuse ces interminables...




