E-Book, Französisch, 174 Seiten
Lamarque La crue
1. Auflage 2026
ISBN: 978-2-322-65107-8
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 174 Seiten
ISBN: 978-2-322-65107-8
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Thierry Lamarque est né en 1964. Ancien instituteur, directeur d'école, puis formateur d'enseignant, il a vu sa carrière brutalement interrompue suite à un grave accident de service. Cette rude épreuve la conduit à se tourner vers l'écriture et la publication de plusieurs nouvelles. Il signe avec " La crue" son premier roman...
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Chapitre 1
Une folle odyssée...
En ce matin du vingt-quatre juin mil huit cent soixante-quinze, profitant du retour du soleil après des jours de pluie incessante, Adèle Bongrain quitte la route et s'engage par un petit escalier dans le tunnel qui va lui permettre d'atteindre le bord de Garonne en passant sous la voie ferrée de la ligne Bordeaux- Sète ( orthographiée Cette alors), inaugurée depuis une trentaine d'années.
Lourdement chargée de sa corbeille de linge sale, elle se dirige vers le lavoir aménagé sur la berge pour y faire sa lessive.
Dans les jours précédents, la pluie lui interdisant toute sortie, elle avait pu se livrer à la bugada1, le lavage du « gros linge » mis à bouillir dans une lessiveuse avec de la cendre de la cheminée désormais éteinte.
Elle avait sué, étouffé dans la buanderie aménagée derrière la grande pièce de vie de la ferme dans laquelle, à bientôt vingt -et-un ans elle vit avec ses parents, sa sœur Mathilde et son frère Auguste, tous deux plus jeunes qu'elle.
Depuis hier matin, tout ce linge, dont les draps de grosse toile, est suspendu dans le séchoir à tabac bâti derrière le bâtiment principal de la ferme.
Le séchage à cet endroit a un double avantage. Tout d'abord, les panneaux mobiles latéraux permettent de régler la circulation d'air dans le bâtiment afin d'optimiser le séchage du tabac, et donc, pour elle, du linge. Enfin, l'air ambiant conserve longtemps le parfum suave des feuilles sèches qui va imprégner légèrement le linge...
Mais aujourd'hui, sa grande panière contient le « petit linge » de la famille, ainsi que quelques robes, pantalons ou chemises. Le tout doit être lavé dans les eaux de Garonne, dans l'espace aménagé, au bout des quais de Nicole.
Pour y parvenir, elle a longuement marché, de la ferme au bord du fleuve. Elle a dû franchir, avec son fardeau dans les bras, la côte, puis la descente du quartier de La Gourgue.
A sa sortie du tunnel, le passage d'une énorme locomotive la fait sursauter. Le grondement des wagons qui la suivent sur le haut de la digue l'empêche d'appeler son amie Irène Charan, qu'elle aperçoit déjà accroupie et penchée au-dessus de l'eau, brossant énergiquement son linge. Elle s'approche donc d'elle sans en être entendue. C'est seulement une fois le train passé qu'elle peut la saluer.
Quelques minutes plus tard, les deux jeunes femmes s'affairent à leur tâche, et bavardent.
Leurs pères, qui lisent les rares gazettes et journaux qui arrivent jusqu'ici, s'emportent souvent après ce siècle qui hésite entre empire et monarchie et s'est même essayé à balbutier l'idée de république. « Mais rien ne change pour les honnêtes citoyens qui travaillent et vivent toujours pauvrement. Même le prix du pain augmente encore et puis nous en avons assez de toutes ces guerres que nous imposent nos gouvernants, tous les puissants, ceux qui restent loin des champs de batailles, bien à l'abri, et envoient les jeunes hommes du peuple se faire tuer pour défendre leurs seuls intérêts ou leurs rêves de gloire ou de puissance !
De leur côté, les deux jeunes femmes apprécient l'accès au fleuve Les deux jeunes femmes regrettent, elles, de voir les quais, autrefois si animés, avec leurs bateaux chargeant et déchargeant passagers et marchandises, aujourd'hui déserts, quasi abandonnés. Dès mil huit cent quarante-et-un, l'arrivée du train a fortement concurrencé le trafic fluvial. Puis, une quinzaine d'année plus tard, c'est l'inauguration du canal latéral à la Garonne qui en a signé l'arrét de mort. Marins et mariniers encore en activité l'ont bien vite préféré au fleuve car il leur assurait une navigation plus sùre et plus régulière, tout au long de l'année, que ne le pouvait la Garonne avec ses coups de colère ou ses périodes d'étiage.
Et c'est sur ces pensées qu'elles remarquent un léger changement dans l'eau du fleuve. Elle devient moins claire, semble chargée de limon ce qui les conduit à interrompre leur lessive, d'autant que le courant qui vient frapper la berge accélère et les inquiète. Irène est la première à observer la surface du fleuve et réagit : « - Garonne charroie2, une crue s'annonce, vite, il faut remonter ! », et elle s'empresse de joindre le geste à la parole, s'empare de sa panière et en deux enjambées atteint le haut de l'escalier, à l'extrémité des anciens quais dont le bâti tente de résister aux agressions du temps et de Garonne...
Adèle, dont l'attention a été attirée par un grondement sourd venu de l'amont, se tourne vers sa gauche et voit toute la largeur du fleuve barrée par une vague qui avance vers elle. Dans l'écume qui roule et gronde apparaissent puis disparaissent des objets, masses noires trop lointaines pour être identifiées. Mais soudain, à l'approche de la vague, elle peut clairement distinguer un cochon, puis un corps humain. Cette découverte la tétanise et ne lui permet pas de voir arriver sur elle le peuplier porté par le courant violent. L'arbre la percute et la précipite dans les eaux désormais boueuses.
Paniquée, la jeune femme qui ne sait pas nager, s'affole, tente de se débattre, de rester à la surface. Non, elle ne veut pas mourir. Non, elle ne veut pas mourir. Dans sa terrible peur et sa lutte pour sa survie, elle pense, à ses parents, son petit frère, sa petite sœur. Ses gestes désordonnés et désespérés lui permettent de s'agripper à une branche de l'arbre qui devient sa bouée de sauvetage, mais aussi le radeau sur lequel elle part pour un voyage vers l'inconnu. Elle tousse, crache, peste après le goût immonde de cette eau souillée, le froid qui la saisit et sa tenue qui gêne ses jambes et l'alourdit. Elle reproche aussi à ses parents l'éducation qu'elle a reçue toujours éloignée de l'eau. Dans une famille où personne ne sait nager, seule l'eau du puits est tolérée dans la vie quotidienne, mais on se tient toujours loin du Lot et de la Garonne dont la ferme est, fort heureusement protégée par des mattes, des digues de terre construites pour canaliser la colère des deux cours d'eau en période de crues et protéger habitations et cultures des inondations. Quant Anselme, son père, après une dure semaine de travail aux champs, part parfois se détendre et améliorer le quotidien en pêchant une carpe près de Pélagat, sa mère, Solange, n'est enfin rassurée qu'à son retour. Elle ne lui reproche jamais un retour bredouille, trop heureuse de le retrouver vivant,
tant elle craint sa chute à l'eau !
Irène, son amie, a la chance d'avoir grandi au plus près de Garonne. Son père est pêcheur professionnel et l'a souvent prise avec lui sur sa grande barque noire. Il lui a donc appris à nager très tôt pour assurer sa sécurité au cours de leurs promenades sur le fleuve.
C'est cette pensée qui ramène Adèle à sa situation. Irène connaît le fleuve et ses berges, elle saurait donc, à sa place, se repérer. Adèle ne connaît le village et la Garonne que depuis la terre ferme... Mais elle se ressaisit et se dit que sa survie dépend maintenant de sa capacité à suivre sa folle dérive.
Dans un premier temps, elle ne peut apercevoir que les aulnes au pied de la digue de la voie ferrée qui lui masque les maisons de Nicole. Puis elle ne distingue plus qu'une matte enherbée qui lui fait dire qu'elle est peut-être parvenue à hauteur des champs à la sortie du village. Ceci lui est confirmé par les cimes des peupliers qu'elle voit ensuite au-dessus de la matte.
Quelques secondes plus tard, elle peut apercevoir, à mi-pente du coteau, la masse sombre du château de Bourbon qui émerge du feuillage dense des arbres qui l'entourent.
Elle voit là un signe d'espoir... la voilà toute proche d'Ayet et donc du bac qui relie le hameau au village de Monheurt, sur la rive opposée !
Sur sa gauche, elle ne distingue qu'une immense étendue d'eau mouvante sur laquelle glissent, à la même vitesse qu'elle, diverses épaves, mais aussi des corps d'animaux piégés et noyés par la crue. Cette immensité semble s'étendre jusqu'au pied de la colline de Puch d'Agenais, village dont elle aperçoit le clocher au loin. Adèle est effrayée à l'idée de sa taille minuscule dans cet espace démesuré et sa fragilité face à l'énorme puissance des flots La surface agitée de l'immense lac qu'est devenue la vallée est parfois brisée par une rangée de peupliers ou la silhouette d'une ferme isolée dont seuls...




