Lemarcis | La Dame de Brassempouy | E-Book | www.sack.de
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E-Book, Französisch, 246 Seiten

Lemarcis La Dame de Brassempouy

Il y a vingt mille ans que je 'taime
1. Auflage 2023
ISBN: 978-2-322-48919-0
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark

Il y a vingt mille ans que je 'taime

E-Book, Französisch, 246 Seiten

ISBN: 978-2-322-48919-0
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark



La Dame de Brassempouy est l'histoire d'une passion amoureuse, dans un petit village de la Chalosse, à la fin du 19ème siècle. C'est aussi l'histoire de l'émancipation d'une femme.

Christian Lemarcis, né le 8 septembre 1956 à Neuilly-sur-Seine, est un comédien (principaux rôles : Scapin, Argan, Jacques fils, La Flèche, Cheneviette), metteur en scène, scénographe et artiste plasticien, romancier, poète et auteur dramatique français.
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CHAPITRE PREMIER
L’adieu à Bordeaux


Au printemps 1892, âgée de cinquante-trois ans (soit peu de temps après le décès de son époux à la fin d’une vie de cynisme et d’oisiveté), Madame Coraline de Saint-Cricq se retira dans ce qu’elle appelait et que les villageois nommaient . C’était un ancien prieuré devenu maison seigneuriale, remis au goût du jour par un célèbre architecte dacquois. Cette se situait dans le village de Brassempouy, en Chalosse.

Après avoir vendu à l'encan tout son mobilier et les objets d'art qui le décoraient, elle s'était séparée de son hôtel particulier, place de la Bourse à Bordeaux. Elle avait aussi remercié sa nombreuse domesticité, non sans chagrin, indemnisant généreusement les gens qui l’avaient fidèlement servie, certains pendant plus de trente ans, ne conservant auprès d’elle que son vieux majordome Firmin et sa fantasque cuisinière Mariette. Une semaine auparavant, ils avaient rejoint Brassempouy afin de mettre un peu d’ordre dans la maison.

Par un beau lundi de mai, soit moins d’un trimestre après sa résolution, elle avait parcouru, au point du jour et au pas de charge, les vingt pièces de sa demeure girondine.

Malgré le peu de joie qui lui y fut donnée, elle quittait sans rancœurs ni ressentiments, et sans nulle émotion, cette vaste et froide maison bourgeoise qu’elle appelait où elle avait tant espéré et tant souffert. Elle y laissait surtout l’ombre d’un mari violent qui lui reprochait l’indépendance de son caractère et une soi-disant habileté dans l’art de plaire. Le cœur de Coraline était un paysage vertueux dont l’ordonnance naturelle eût émerveillé les âmes les plus sensibles. Malheureusement, son époux n’était pas de celles-ci ; il appartenait plutôt à cette confrérie des brutes et des orgueilleux, club qui proliférait dans la bonne société, au-delà même des rives de la Garonne. Il était dans l’ordre des choses que monsieur de Saint-Cricq ne comprît point de quel trésor il disposait en la personne de son épouse.

Accablée par ses souvenirs, Coraline poursuivait la traversée de sa demeure où l’absence de mobiliers rendait encore plus bruyant l’écho des reproches de son époux défunt. Cependant elle était soulagée. Elle laissait derrière elle de longues journées d’ennui et des nuits de terreur sans fin, mais son cœur n’avait point de rancune ni de colère, juste l’amère sensation d’être passée à côté de sa vie. Rien ni personne n’aurait pu vaincre sa détermination. Elle voulait faire table rase du passé, accéder à une autre existence, plus calme, plus détendue, en un mot saine, en harmonie avec ses sentiments, une existence où elle ne serait plus ’, mais simplement Coraline.

Dorénavant, elle n’aspirait qu’à l’oubli.

Après avoir remis les clefs aux nouveaux propriétaires, elle était montée dans le carrosse qui l’attendait sous le porche et, sans un regret pour la vie qu’elle laissait derrière elle, déterminée à ne pas s’attendrir, elle avait quitté Bordeaux et son aristocratie du bouchon.

- En route, cocher ! Je veux être à Solférino avant seize heures. Je passerai la nuit à l’auberge du village et demain, dès potron-minet, nous partirons pour Brassempouy. Le voyage est long. Les cieux nous sont cléments. Nous n’avons pas une minute à perdre.

C’était l’heure où Bordeaux s’éveillait. Dans les quartiers grisâtres, les gens se bousculaient sans se voir. Ils s’agitaient, ombres fugitives en quête d’un désir ou d’un aveu qui justifierait leur existence anémiée, puisant çà et là l’eau de l’espoir aux puits incertains que les bâtisseurs des villes avaient disséminés sur leur chemin, écoutant leur cœur battre comme l’écho d’un abyme, las de lutter sans but, mais serviles au bonheur, car ils savaient, ayant vécu maintes naissances et maintes agonies, qu’il n’y a rien d’autre qui compte, dans cette vie qu’on nous impose, que l’éclosion de la joie.

La calèche, portant le blason des Saint-Cricq, longea les quais de la Garonne où, lourds encore de leur chargement et de leur passé esclavagiste, les grands voiliers des négociants en vin étaient amarrés, puis sortit de Bordeaux par la barrière sud. Les promeneurs qui la croisèrent furent surpris de sa vitesse et se dirent qu’il y avait, sans doute, quelque mystère dans cette hâte qui évoquait la fuite de la maison royale à Varennes.

Le carrosse défilait en effet à tombeau ouvert. Il traversa la forêt de pins maritimes que Napoléon III avait décidé de planter, lors de sa visite de 1855, durant laquelle il fut enthousiasmé par le travail du jeune et audacieux ingénieur Jules Chambrelent qui avait métamorphosé des plaines marécageuses, toujours insalubres et nuisibles, en plantations fertiles et en pinèdes dont la gemme devait sortir le pays de sa misère.

Dès qu’on eut quitté les faubourgs de Bordeaux et de Bègles, Coraline de Saint-Cricq avait poussé de profonds soupirs. À présent, penchée à la fenêtre de sa berline, elle put s’imprégner de la senteur des pins et nettoyer ses poumons des poussières citadines. Dans un cristal de brume, sa longue chevelure se détacha comme une crinière sauvage. Sa respiration s’accentua. Ses joues se colorèrent. Sa poitrine se libéra. Elle revivait !

Quand ils arrivèrent dans le charmant bourg de Solférino, elle descendit de la calèche en titubant, les cheveux défaits, le regard vif. Elle semblait une femme ivre. En vérité, elle était une autre femme, une femme neuve, dégagée de toutes contraintes sociales, libérée de ses tourments, ayant enfin brisé le carcan des convenances sociales et des entregents bourgeois.

Ce n’était pas Madame de Saint-Cricq que les aubergistes accueillirent, mais Coraline, une Coraline nouvelle, une Coraline ressuscitée.

- Madame a-t-elle fait un bon voyage ? lui demanda la servante qui l’accompagnait jusqu’à sa chambre en portant le lourd bagage à main contenant son nécessaire de toilette.

- Ce ne fut pas un voyage, mais une délivrance !

La jeune paysanne la regarda avec étonnement. Décidément, ces dames de la ville sont très mystérieuses et elles ne sont assurément pas comme nous.

Quelle joie de se sentir libre ! Dès le trépas de son mari, cet homme brutal et jaloux qui, non seulement la trompait ouvertement, l’humiliait, mais aussi l’injuriait et à l’occasion la frappait, elle avait connu un premier répit ; aujourd’hui, ce répit avait le goût d’une renaissance.

Jamais plus elle ne serait outragée, jamais plus elle ne sursauterait à l’approche d’un homme, jamais plus ses nuits ne seraient perturbées par ces cauchemars qui vous poursuivent même éveillée, jamais plus elle n’aurait peur, jamais plus on ne la mépriserait, jamais plus on ne la plaindrait. Rien n’existerait dorénavant de ce qui entravait jadis sa destinée.

Au soir de cette première journée de liberté, après avoir dîné frugalement d’un velouté d’asperges et d’une salade de légumes de saison, seule dans sa chambre d’hôtel, rêvassant devant la fenêtre ouverte sur la campagne qui sentait bon les bruyères et les pins qu’on ne distinguait qu’à peine, un voile de bruine bleue flottant dans l’horizon, éreintée, mais heureuse, elle rédigea deux cartes postales pour ses enfants et une longue lettre à Johanne. Dans ce billet, elle détaillait les raisons de son départ, son désir d’horizons, son émancipation, ses vérités...

Puis elle fit un brin de toilette et enfin, lorsque retentit la cloche de l’angélus signifiant la prise de pouvoir des anges de la nuit, elle se coucha et s’endormit comme un nouveau-né.

Le lendemain, avant midi, elle entrait dans brassempouyaise.



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