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E-Book, Französisch, 868 Seiten

Leroux La Reine du Sabbat


1. Auflage 2020
ISBN: 978-2-322-24028-9
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark

E-Book, Französisch, 868 Seiten

ISBN: 978-2-322-24028-9
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark



L'action se passe dans un pays que l'auteur nomme Austrasie par pure convenance, car sa capitale est Vienne, on y parle allemand et la famille impériale est décimée par des deuils, dont une double mort à Mayerling. C'est dire que l'on est en Autriche et que l'auteur donne sa version très personnelle des drames qu'a réellement connus la dynastie des Habsbourg. Le livre a été écrit en 1911, alors que l'empereur François-Joseph (François tout court dans le texte) régnait encore et que ces deuils étaient tout récents, ce qui expliquerait la très relative pudeur de l'auteur. Il n'est pas possible de résumer ce roman sans en donner les clés et par là en gâcher irrémédiablement la lecture. Disons que c'est une histoire de vengeance et de mort, une histoire terriblement sanglante. L'assassinat qui constitue le prologue du livre n'est qu'un aspect, presque secondaire, de l'intrigue. Mais si le feuilleton ne compte plus les invraisemblances, si l'auteur a recours à tous les artifices les plus classiques du genre: sosies, portes secrètes, déguisements, talents extraordinaires des héros, il faut reconnaître que l'histoire est remarquablement construite, se développe de façon à soutenir constamment l'intérêt du lecteur et que les épisodes s'emboîtent parfaitement les uns à la suite des autres.

Gaston Louis Alfred Leroux, né à Paris le 6 mai 1868 et mort à Nice le 15 avril 1927, est un romancier français, connu surtout pour ses romans policiers empreints de fantastique.
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II. UNE PETITE FÊTE INTIME À L’AMBASSADE D’AUSTRASIE


Ce soir-là, à dix heures, le client de « Monsieur Baptiste » descendit de voiture devant la façade illuminée de l’ambassade d’Austrasie. Un aide de camp s’avança au-devant de lui avec empressement et l’introduisit rapidement dans un petit salon qui servait de coulisse à un théâtre improvisé, dressé dans la grande galerie de l’ambassade ; là, l’homme laissa tomber son manteau et apparut en habit noir, simple et correct, cravaté de l’Aigle-Noir de Carinthie et décoré de la Légion d’honneur. D’un coup de tête, il rejeta en arrière les boucles de sa chevelure, et ayant accordé rapidement les cordes d’un violon que son valet avait sorti de sa boîte, il fit signe qu’il était prêt.

On entendit sur le théâtre une annonce, et il y eut un grand éclat d’applaudissements, événement rare dans ces soirées royales ; mais le roi et la reine de Carinthie eux-mêmes avaient donné le signal des bravos. Et aussitôt s’avança sur la scène, noble comme le plus noble des hospodars, le célèbre professeur Réginald Rakovitz-Yglitza. Il salua les princes et les princesses, et aussitôt commença son jeu vertigineux.

Quand il eut donné le dernier coup d’archet, ce fut du délire. L’art avait vaincu l’étiquette. Il écouta, très pâle, les hôtes royaux. Et surtout il osa la regarder, elle, la reine, sa Marie-Sylvie adorée, son auguste maîtresse. Ce fut un éclair où ils brûlèrent leurs deux âmes.

Pendant que les acclamations passionnées l’enveloppaient comme d’un brûlant manteau de gloire, il ne voyait qu’elle : la reine Marie-Sylvie, son amour ! Quant à tous ces hommages, il les recevait d’un cœur simple et fier, comme un grand artiste qu’il était, et aussi comme le plus noble de la race tzigane, héritier des princesses de Bude. Il se faisait traiter à l’ordinaire comme un prince et prétendait pouvoir marcher de pair avec n’importe quelle altesse. Mais seigneur et maître, il l’était surtout par un art si personnel, que rien ne lui pouvait être comparé sur le violon. On disait que lorsqu’il était encore enfant, son archet avait conduit à la victoire les Valaques contre les Turcs, et que son violon, pendant la bataille, s’entendait au-dessus du canon. Depuis, sa gloire avait rayonné sur l’Europe, et toutes les cours se l’étaient disputé… Mais aux yeux de Réginald, que valait la gloire à côté de l’amour ?…

Le rideau était retombé sur la scène. Et déjà on entourait le tzigane qui continuait de regarder la salle, par un des trous du voile de velours. On lui parlait, on le félicitait, mais il ne voyait point ces gens ni ne les entendait. Rien d’autre n’était plus devant lui que Marie-Sylvie, avec son beau visage calme, douloureux et doux, et ses grands yeux splendidement tristes. Marie-Sylvie, reine et martyre.

Il l’avait vue ! Enfin, enfin ! Depuis deux ans ! Deux ans qu’il lui avait dit adieu pour la sauver des soupçons de Léopold-Ferdinand, soudard taillé en hercule, toujours traînant son sabre. Léopold-Ferdinand, terrible chasseur, terrible buveur, et terrible époux, à qui elle avait été unie de force, par ordre de François, empereur d’Austrasie.

Assis aux côtés de la reine, le roi de Carinthie lui tournait, dans ce moment, grossièrement le dos, et s’entretenait à voix haute et forte avec le jeune prince Karl de Bramberg, surnommé déjà Karl le Rouge, à cause de ses instincts de bataille et de sa férocité au combat. Quant à Marie-Sylvie, ses yeux semblaient encore chercher le tzigane par-delà le rideau qui le lui cachait. Et comme si elle était sûre que son regard serait suivi du regard de l’autre, elle le conduisit d’un mouvement de ses belles paupières jusqu’à deux têtes chéries, jusqu’aux deux petites jumelles de Carinthie, qui avaient tenu à venir applaudir leur ami Réginald, qu’elles n’avaient pas vu depuis si longtemps.

Le tzigane ne put retenir un soupir, tellement son cœur se gonflait d’amour et de douleur à la vue de ces deux merveilleuses enfants. Elles se tenaient par la main et riaient. Elles pouvaient avoir de douze à treize ans, et se ressemblaient d’une façon si étrange, si incroyable, que l’œil, stupéfait et troublé, admettait difficilement qu’il reçût là une double image rappelant l’adorable profil de Marie-Sylvie. Évidemment c’étaient deux jumelles ; mais jamais deux sœurs, nées ensemble à la lumière du jour, n’avaient montré des grâces aussi égales, des formes aussi semblables, un regard aussi pareillement profond, intelligent et pur, et ce sourire unique sur leurs deux bouches vermeilles.

Toutes deux avaient les mêmes cheveux noirs bouclés ; si bien que la nature, qui n’a point fait, dans tout l’univers, deux feuilles absolument pareilles, semblait avoir créé deux petites filles qu’il était impossible de distinguer l’une de l’autre. Elles riaient. Elles étaient heureuses du grand succès de leur ami Réginald. Et toujours elles se tenaient par la main, comme s’il leur était impossible, même un instant, de se séparer… Le tzigane murmura d’une voix étouffée :

– Regina ! Tania !

Il les vit se lever sur un signe d’une vieille noble dame toute vêtue de noir et couronnée de magnifiques cheveux blancs : leur gouvernante sans doute. Celle-ci devait être connue aussi de Réginald, car comme le groupe passait devant le théâtre, le tzigane murmura encore un nom, et une larme mouilla sa paupière. Réginald eût prononcé le nom de sa mère qu’il n’eût point marqué plus d’émotion qu’en disant ces trois syllabes : Orsova ! La vieille noble dame tressaillit comme si elle les avait entendues, et tout son vieux beau visage aux traits durs, tout son admirable type de bohémienne moldo-valaque en fut illuminé d’une flamme brève : « Veille bien sur elles, Orsova ! »

Et le tzigane fut tout à coup enlevé brusquement à l’émotion d’un spectacle quatre fois cher à son cœur par l’intervention hardie d’une soubrette qui traversait le plateau de la petite scène, des accessoires en mains. Bousculé, Réginald reconnu Milly, la petite Milly, la seconde femme de chambre de la reine, leur amie sincère et dévouée à tous deux. Et pendant que l’on plantait hâtivement le léger décor d’une pièce d’occasion que devaient interpréter les artistes de la Comédie-Française, elle lui jetait cet avertissement :

– Partez, partez tout de suite ! Le roi va vous faire demander pour vous féliciter. Partez ! Vous aurez des nouvelles…

Et elle-même, ayant dit, disparut… Réginald jeta un dernier regard à Marie-Sylvie, et suivant le conseil de Milly, quitta tout de suite l’ambassade. Du reste, il ne voulait point se trouver en face de Léopold-Ferdinand et il avait peur que la passion qui flambait en son cœur n’éclatât aux yeux de tous.

Il avait renvoyé sa voiture et il descendait à pied les Champs-Élysées, heureux d’être seul avec la chère pensée de leur amour… Et de quel admirable amour ! plein d’horribles souffrances, de sublimes hypocrisies, de départs déchirants, de retours furtifs, de nouvelles absences interminables ! Car ils s’aimaient depuis de longues années, bien avant la présentation officielle de Réginald à la cour de Carinthie. Oui, ils s’étaient aimés dans un secret prodigieusement gardé où ils voyaient la main de Dieu, bien qu’ils dussent chercher leur affreux bonheur au fond des ténèbres, en mentant et en trompant tout le monde. Ah ! que de fois ils avaient été tentés de fuir, dans un oubli de tout, jusqu’au bout du monde ! Mais ce rêve insensé, ils ne l’avaient point réalisé à cause des petites. Et lui, le lion, Réginald le Cigain, qui était l’élu de sa race et son espoir, hélas ! il avait dû passer les frontières comme un voleur et rôder autour des villes comme un chacal !

– Monsieur ! Un billet pour vous…

L’ombre, une petite femme, la tête toute empaquetée d’une capeline, s’enfuyait déjà, la commission faite… remontant les Champs-Élysées déserts. Mais il ne pouvait, dans l’esprit de Réginald, y avoir de doute. Il lui semblait bien avoir reconnu et la silhouette et la voix de Milly. Il s’arrêta sous un bec de gaz, vit qu’il était seul et reconnut tout de suite son papier, son parfum. Il décacheta. Il reconnut son écriture. « À deux heures, cette nuit, à la petite porte qui est derrière l’ambassade, au coin de la rue Balzac. »

Il déchira le billet et en avala les morceaux. Pas un instant les sombres pronostics de la journée ne revinrent le trouver. Il ne songeait qu’à la reine. Sa pensée embrasée la désirait comme un jeune amant.

À deux heures, il passait devant la petite porte de l’ambassade d’Austrasie, au coin de la rue Balzac. L’ombre à la capeline était là et l’arrêta du geste. Elle poussa la porte. Elle écouta et lui fit un signe. Il gravit un étroit escalier derrière elle. Il se laissait guider dans la nuit par une main qui lui prenait la main. Il ignorait les aîtres.

– C’est toi, Milly ?

L’ombre ne répondit pas. Sa main continuait d’être dans la main de l’ombre, et il était dans la main du destin. Une porte fut ouverte et refermée, et il se trouva tout à coup dans une pièce doucement éclairée par une veilleuse et dont la qualité de l’atmosphère, tiède et...



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