E-Book, Französisch, 127 Seiten
Leroux Le Coeur Cambriolé
1. Auflage 2020
ISBN: 978-2-322-24032-6
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 127 Seiten
ISBN: 978-2-322-24032-6
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Gaston Louis Alfred Leroux, né à Paris le 6 mai 1868 et mort à Nice le 15 avril 1927, est un romancier français, connu surtout pour ses romans policiers empreints de fantastique.
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VI. Patrick
J’étais un peu confus, mais comme il arrive parfois dans les minutes de grande timidité, je me tirai de ce mauvais pas par de l’audace.
– Écoutez, mon oncle, il faut m’excuser, fis-je, mais le hasard m’a mis sur la route d’un homme qui soupirait en regardant le château normand, et qui, m’a-t-on dit, était peintre. J’ai pensé qu’il y avait peut-être quelque corrélation entre ce peintre et le portrait qui nous est arrivé tantôt et aussi avec certains événements qui, avant mon mariage, m’ont beaucoup fait souffrir.
– Quels ? demanda-t-il.
– Votre voyage précipité…
– Eh bien, c’est vrai ! et c’est de cela que je veux te parler pour qu’il n’en soit plus jamais question entre nous. Sache donc que Cordélia rentra un soir au château avec un étranger qu’elle avait découvert dans la cour d’une ferme en train de peindre je ne sais quelle goton donnant à manger à ses poules. Elle me déclara que cet homme était un artiste unique et qu’elle lui était très reconnaissante qu’il voulût bien faire d’elle son élève.
« L’étranger riait de cet enthousiasme juvénile et se présenta en parfait homme du monde. C’était un Anglais de noble race, un peu bizarre, avec des idées étrangement personnelles sur toutes choses. Je ne comprenais point toujours ce qu’il disait, mais ses idées séduisaient, pour le moment, Cordélia. Je ne vis aucun inconvénient à ce qu’ils travaillassent tous les deux, tantôt au château, tantôt dans les champs. Patrick (tel est le petit nom de ce gentleman, le seul dont il signât ses œuvres), habitait, dans les environs, un cottage sur la lisière de la forêt de Touques.
« J’étais, à ce moment, très occupé par une affaire qui m’obligeait à faire souvent le voyage de Paris… et je ne m’apercevais point des changements qui s’opéraient en Cordélia.
« Ce furent Surdon et sa femme qui me signalèrent que la petite ne riait plus, ne jouait plus à la fermière, ne montait plus à cheval, passait tout son temps à peindre ou à lire, ou à rêver, ne sortait que lorsque l’étranger lui avait donné un rendez-vous d’études dans quelque coin de campagne d’où elle revenait pensive et muette.
« Je considérai alors Cordélia et je fus stupéfait de lui voir un visage nouveau, aussi grave qu’il était naguère enjoué, avec un regard singulier qui ne fixait rien, qui semblait voir des choses absentes. Je me fis d’amers reproches sur mon imprudence et sur ma négligence. Cependant, je ne dis rien pour mieux observer. Je dus me rendre compte tout de suite que Cordélia ne vivait plus que par la pensée de ce Patrick…
– Ah ! mon Dieu ! soupirai-je… voilà bien ce que je craignais d’apprendre…
– Ne soupire pas ainsi, continua mon oncle, ne soupire pas ainsi, car tu vas voir que toute cette histoire n’a aucune importance… Sais-tu à qui Cordélia avait affaire ?
– À un drôle ! déclarai-je.
– Tout simplement, à une espèce de charlatan qui lui faisait prendre des vessies pour des lanternes, qui lui racontait des histoires à dormir debout sur sa puissance psychique et un tas d’autres balançoires qui avaient fini par lui tourner la tête…
– Mais m’aimait-elle toujours ?
– Je crois bien qu’elle t’aimait toujours… seulement elle ne voulait plus se marier !
– Ah ! mon Dieu ! soupirai-je…
– Je vais te dire comment les choses se sont passées et tu verras que cela n’a aucune importance…
– Pardon, mon oncle… pardon ! Je vois bien maintenant que tout ce que vous me dites là est fort important !… Je n’aurais même jamais pensé que ça avait été aussi important que cela !…
– Ah, ça ! mon garçon, tu me fais hausser les épaules. Es-tu un homme, oui ou non ? n’es-tu point marié à une jeune femme que tu adores et qui t’aime, elle, depuis qu’elle a ouvert les yeux ?… S’il est encore question de cet illuminé de Patrick demain matin, que le diable m’emporte !… je ne te serre plus la main !… Écoute-moi donc, car il faut en finir… je venais de découvrir dans un meuble de l’atelier de Cordélia toute une correspondance secrète entre elle et Patrick…
– Eh bien, il ne manquait plus que ça !
– Cette correspondance, continua mon oncle, était ce que ces gens-là appellent une correspondance d’âmes… Et je te prie de croire, mon bon Hector, que ce n’est point ce commerce psychique, comme ils disent, qui me fera grand-père un de ces quatre matins… Presque en même temps que ce charabia, je trouvai dans la chambre de Cordélia une nouvelle bibliothèque pleine de livres magiques !… Oui, une bibliothèque de sciences occultes… Des bouquins invraisemblables sur le monde invisible, sur les visages et les âmes, tu vois ça d’ici : « les visages et les âmes »… Ah ! et un livre illustré sur les stigmatisées, les médiums et les thaumaturges !… Est-ce que je sais ? est-ce que je sais ?… Mon petit, pour te prouver que tout ceci n’avait aucune importance, sache que ce Patrick, je n’ai même pas eu besoin de le voir, pas eu besoin de le chasser !… Tout est venu, et le plus naturellement du monde, de Cordélia, qui n’a jamais été une toquée et qui s’est rendu compte elle-même du danger qu’elle courait à écouter ce saltimbanque… Comme elle me surprit au milieu de sa bibliothèque dévastée et devant les lettres de Patrick, elle se jeta à mon cou avec un grand cri : « Papa ! sauve-moi ! »
– Chère ! chère ! chère Cordélia ! ne puis-je m’empêcher de m’exclamer… Je la retrouve ! Je la retrouve bien là !
– Oui, je vais te sauver de ce fou, ma Cordélia, repartit mon oncle à sa fille : Hector arrive bientôt d’Amérique ; je vais vous marier !… Et c’est alors, mon cher Hector, qu’elle me dit : « Mais je ne peux plus me marier avec Hector ! Patrick me l’a défendu ! »
– Ah ! oui, fis-je suffoqué à nouveau… Ah ! oui… pas possible !… En vérité ! ce Patrick lui défendait de se marier avec moi !…
– Oui, elle prétendait qu’elle était moralement obligée d’obéir à Patrick… que sa pensée lui appartenait !
– Sa pensée lui appartenait ! Eh bien, voilà qui est plus fort que tout, par exemple ! Et qu’est-ce que vous lui avez répondu, je vous prie, mon oncle ?
– Je lui ai répondu : « Fais ta malle, ma chérie, nous allons aller nous promener dans un coin de l’Europe où nous ne risquerons pas de rencontrer ce joli monsieur et surtout pas de correspondance !… Nous reparlerons de tout cela dans deux mois !… » Eh bien, conclut mon oncle, nous partîmes, comme tu le sais, et nous n’eûmes pas besoin d’attendre deux mois… Au bout de six semaines, Patrick était oublié et Cordélia ne pensait plus qu’à toi !… Et maintenant, mon cher enfant, je t’embrasse !… Cordélia t’appartient, j’espère que tu n’auras pas de mal à la garder ! Rends-la heureuse, sacrebleu !…
Sur quoi, il me serra dans ses bras à m’étouffer et partit en répétant dans sa moustache : « Des histoires à dormir debout ! Des histoires à dormir debout ! »
Quand je rentrai au château, Mathilde, la femme du vieux Surdon, me dit que sa maîtresse m’attendait dans son appartement. En y pénétrant j’y trouvai, tout servi, un petit souper fin au champagne qui n’était pas du luxe, car, nous autres, nous n’avions rien mangé ou à peu près ; tout notre temps ayant été employé à embrasser les gens ou à leur rendre leurs politesses.
La table avait été dressée dans le boudoir. La porte de la chambre de Cordélia était restée fermée. J’étais comme une grande bête. Je n’osais frapper, et je me mis à tousser en regardant stupidement le papier que j’avais collé moi-même sur les murs.
À ce moment, la porte s’entrouvrit tout doucement et j’entendis la voix rieuse de Cordélia qui disait encore : « Dieu ! qu’il est laid ! Dieu ! qu’il est laid ! » Je me retournai en riant aussi, car, cette fois, je savais bien qu’il n’était pas question de moi.
Je fus étonné de voir Cordélia tout enveloppée d’une fourrure :
– Ah ! mon Dieu, m’écriai-je, aurais-tu attrapé froid ?
– Je n’ai pas attrapé froid, me dit-elle. J’ai froid. Tu ne trouves pas qu’il fait un froid de loup ?
Je crus à une plaisanterie, car, en vérité, la journée avait été exceptionnellement chaude pour la saison et il y avait dans le boudoir un bon petit feu de bois dont je me serais parfaitement passé.
– Cordélia, fis-je, tu sais que cette zibeline te va très bien et tu fais la coquette. Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai ; mais tu vas étouffer là-dessous.
Elle me répondit en frissonnant et en appelant Mathilde pour qu’elle remît du bois dans la cheminée.
Je devins triste, car je la crus réellement malade.
– Je t’affirme que je n’ai rien, fit-elle, de l’air le plus naturel. J’ai un peu froid. Cela arrive à tout le monde d’avoir un peu froid. Je te défends de t’affliger ; je ne peux pas dire que j’ai chaud...




