E-Book, Französisch, 284 Seiten
Leroux Mister Flow
1. Auflage 2020
ISBN: 978-2-322-21036-7
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 284 Seiten
ISBN: 978-2-322-21036-7
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
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Gaston Leroux (1868-1927) est avocat et arrondit ses fins de mois en écrivant des compte rendus de procès avant de devenir chroniqueur judiciaire et grand reporter. Il commence par publier un roman d'aventure sous forme de feuilleton puis se lance dans le roman policier ingénieux et flirtant avec le fantastique. Il est ainsi le créateur du personnage de reporter-enquêteur Rouletabille. En 1918, il devient producteur et scénariste pour le cinéma et a toute sa vie été un fervent défenseur de la peine de mort.
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II
Entre Vernon et Lisieux, j’ai été pris d’une colère singulièrement grotesque. J’étais seul dans mon compartiment, affalé dans un coin, me refusant à penser, anéanti, redoutant par-dessus tout de sortir de cette sorte de léthargie où j’avais trouvé lâchement un refuge passager. Et voilà que tout à coup je fis explosion : « Eh bien, es-tu content ? Tu y vas, à Deauville !… »
Et je me bourrai de coups, comme un enfant, en m’injuriant comme un charretier. Ma rage stupide était comparable à celle de cette sotte fille qui, dans un conte de Perrault, pouvant formuler des vœux qui eussent fait sa fortune, avait désiré une aune de boudin, l’avait vue descendre par la cheminée, puis sauter à son nez, et avait épuisé son destin en souhaitant d’être, sur-le-champ, débarrassé de cette encombrante charcuterie.
J’allais à Deauville, mais que n’aurais-je donné pour en être déjà revenu ! Qu’est-ce que me réservait ce damné M. Prim ? En vérité, je le connaissais si peu ! Quant à maître Antonin Rose, il ne pouvait plus en être question, du moins pour le moment !… J’avais vendu « mon moi » contre un visage, le cent unième de l’illustre Mister Flow ! Ma personnalité se réduisait désormais à n’être qu’un portrait de plus dans sa collection, une simple épreuve retouchée ! Et encore je devais veiller à ne pas trop l’abîmer dans mon désespoir…
Dans une glace, je constate que ma cicatrice n’a pas trop souffert de ma gesticulation ridicule. Je suis plus brique cuite que jamais ! Mon haleine doit être d’une fraîcheur d’alcool à 90… Encore une colère comme celle-ci et je serai très pick me up ! Cette façade me donne dix ans de plus.
Deauville ! Je descends, derrière mes lunettes, raide comme un gentleman qui n’a pas lâché les tabourets de bar depuis huit jours et j’injurie copieusement, dans un anglais de cockney, un gamin qui, à la sortie, veut me prendre de force ma valise.
Je monte dans l’autobus du Royal. Pas de chambre, naturellement ; nous sommes à la veille des courses. Je demande si Lady Skarlett est chez elle et je prie qu’on lui fasse parvenir mon bristol, d’urgence. Cinq minutes plus tard, on vient me chercher et je suis un faquin solennel sans avoir lâché mon sac. Ahurissement du maître d’hôtel. On veut me débarrasser de mon fardeau, je grogne. Je dois avoir une figure redoutable : on n’insiste pas.
Un luxueux appartement, au rez-de-chaussée ; grandes portes-fenêtres ouvertes sur les parterres fleuris. Du reste, des fleurs, il y en a partout. Ce salon en est plein et des plus rares, des orchidées à faire rougir un singe ! Une femme de chambre des plus coquettes me fait entrer dans un boudoir. Nom d’un rat ! Lady Helena doit laisser quelque chose derrière elle comme « sillage embaumé » !…
Les parfums, surtout les moins timides, ceux qui avouent audacieusement leur dessein de viol, m’ont toujours bouleversé. Je ne sais déjà plus ce que je fais là ni surtout ce que je vais faire… Un rôle pareil, c’est au-dessus de mes moyens… Je vais me trahir tout de suite… Elle est jolie, Lady Helena ! très jolie !… J’ai vu son portrait dans la collection Durin… Si j’avais été moins bassement inquiet, je me serais certainement attardé à la contemplation de certains détails… Je me rappelle, par exemple, que ses seins, ses seins nus… car il y avait des photos d’une intimité… Je sens que, lorsqu’elle va être là, je vais bégayer, que mes gestes vont être ridicules ou odieux… Est-ce que je sais, moi, comment on parle à une lady !… à une lady qui couche avec son domestique !… On peut se croire tout permis et alors !… alors ce que l’on peut se faire remettre à sa place !… Ça doit se donner comme une reine, une femme comme ça !… ou vous chasser comme une impératrice !…
On n’a plus qu’à s’en aller à quatre pattes !… Si je fuyais tout simplement ?
Après tout, moi, je suis un honnête homme ! Ce n’est pas parce qu’une suite fatale de circonstances m’a imposé une trogne fleurie de délirant good fellow et jeté dans les jambes un nécessaire de cambrioleur pour que je continue à jouer un rôle auquel ni mes antécédents ni une solide éducation familiale ni ma profession, j’ose le dire, ne m’ont préparé. Jusqu’alors, quand je me suis assis sur les bancs de la correctionnelle et même de la cour d’assises (oh ! si peu !) ça n’a jamais été sur celui des coquins. Mon devoir est de les défendre, tout juste, mais de là à me déguiser pour faire leurs commissions !…
Au surplus, elle est faite, la commission de Durin ! Et elle vaut bien cent louis, ma parole ! je ne la referais plus pour dix mille ! Hum !… Dix mille louis !… Il vaut mieux ne pas y réfléchir !… Eh bien, non ! La moustache à la Charlot m’a fait passer un trop mauvais quart d’heure… Maintenant, adieu Durin ! Nous sommes quittes !…
Je n’ai qu’à laisser le sac, l’enveloppe… et je me lève pour saluer Lady Helena…
Elle est en pyjama. Elle sort du bain. Bigre !… des culottes lamées d’argent, habillant des jambes ! Des bras nus sortent du tissu métallique qui se gonfle sur une poitrine d’airain doré, laquelle se cache à peine. Cette châsse va à cette déesse impudique d’Orient parée pour le music-hall. Car enfin, elle ne dort pas là-dedans !
Une beauté comme on n’en rencontre que chez les juives, des yeux immenses d’une volupté tranquille et permanente, une bouche toute petite : une tache de sang. Pour le reste, je vous renvoie au Cantique des cantiques. J’en ai la respiration coupée.
Elle est restée sur le seuil, souriant, me regardant, semblant attendre quelque chose… Et puis, comme je ne bouge pas, c’est tout juste si elle ne me saute pas au cou : « Oh ! darling ! »… et elle me saisit les mains en me regardant avec ravissement. Elle semble toujours attendre cette chose qui ne vient pas ! Moi, je lui baise les mains, ahuri. Alors, elle éclate d’un rire fou qui me consterne :
« By Jove ! quel drôle d’homme vous faites, Mister Prim ! Je suis très, très heureuse de vous voir, en vérité !… Vous n’avez pas beaucoup changé depuis deux ans !… Et je vois que vous soignez toujours cette chère cicatrice ! Comme je vous comprends ! Such a horrible scar ! Oh ! I beg your pardon !… Vous avez changé un peu !… Vous étiez un peu plus… comment dirais-je ?… un peu moins en couleur, yes ! Oh ! I am delighted to see you !… Excuse me !… »
Elle me fait asseoir tout près d’elle (trop près), son babil continue.
« Ce cher baronnet sera désolé de vous avoir manqué à Deauville ! Il est dans sa propriété d’Écosse ! Il m’écrit tous les jours pour me recommander la lecture de la Bible. Oh ! that Bible ! Vous savez qu’il m’a fait quitter la religion catholique ! Je pouvais faire cela pour lui, le très cher ! Catholique, protestante, qu’est-ce que cela ? C’est toujours notre chère religion en Jésus ! »
Elle lève un doigt menaçant :
« Surtout, que l’on ne dise pas que je suis juive !… j’ai horreur !… Mon arrière grand-père était… je vous ai dit déjà, je crois, oui, juif roumain, pauvre vieux cher homme ! mais depuis deux générations, nous sommes tous sauvés dans les bras de Jésus. Sans cela, le baronnet ne m’aurait jamais épousée, of course not !… Il faut que l’on sache cela !… Ici, vous le répéterez partout !… Je vous serai obligée, voulez-vous ? yes ! Ah !… je voulais vous dire encore, Mister Prim…, vous êtes habillé drôlement, aujourd’hui !… très koh-kass… on dit, je crois… pourquoi ce petit costioume ?… C’est à vous, cette valise ?… »
Je vais me venger, d’un coup, de tout mon émoi. Je vais la foudroyer. Et je lance :
« Non ! c’est à Durin !…
– Durin !… who’s that, Durin ?
– Le dernier valet de chambre de votre mari !
– Aoh ! Achille !
– Il s’appelle Achille ?
– Nous les appelons toujours Achille ! C’est plus commode, oui, vraiment ! Et pourquoi vous apportez la valise d’Achille ? »
Je la regardai bien en face. « Take off your glasses. Enlevez vos lunettes, je vous prie… Vous avez de si beaux yeux, Lawrence !… » Je croyais la troubler, c’est moi qui ne sais plus où me mettre. Je me recule un peu, mais c’est elle qui m’enlève mes lunettes (encore un moment bien dur à passer) ! Heureusement, elle me regardait à peine et était devenue très grave, subitement : « Lawrence ! laissez-moi vous appeler Lawrence, comme lorsque nous étions à Milan, voulez-vous ? Vous nous avez recommandé un très méchant faquin, Lawrence !…
– Je sais !
– Mon mari a été plein de bontés pour lui… Et il lui a volé, bêtement, si bêtement ! un bijou ridicule… Mon mari lui pardonne, mais, moi, je ne lui pardonne pas, no ! Never ! »
Mon embarras grandit : « Je ne sais comment, Durin…
– Achille !
– Oui, Achille… a su que j’étais de passage à Paris… il m’a fait tenir par son avocat un pli qu’il m’a chargé de vous remettre. L’homme de loi a...




