E-Book, Französisch, 232 Seiten
Martin Réfugiés sous les fenêtres de la milice
1. Auflage 2025
ISBN: 978-2-487257-51-1
Verlag: Anépigraphe
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Avec illustrations
E-Book, Französisch, 232 Seiten
ISBN: 978-2-487257-51-1
Verlag: Anépigraphe
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
En 2003, l'auteur apprend fortuitement que, Ernest et Valentine, ses grands-parents ont caché un tailleur juif Félix et sa fille Madeleine pendant l'occupation. C'est pour lui une révélation. Il mesure les risques immenses pris par les siens. Ils sont en effet à l'époque métayers, et leur maître qui loge à 300 m de leur ferme, est un milicien de la première heure. Cet ouvrage raconte l'histoire commune de ces deux Français juifs devenus clandestins dans leur propre pays et de ceux qui les ont cachés, liant leurs deux familles à tout jamais. À l'heure où la peur de l'autre est utilisée par certains, il est bon de se souvenir qu'au risque de leur vie, des citoyens français, ont jadis protégé des Juifs contre les lois racistes de Vichy. Après avoir publié l'histoire de sa grand-mère maternelle, Marie Bisson, épicière, ayant vécu la tragédie des deux guerres mondiale, l'auteur évoque ici ses grands-parents paternels du Poitou. Le point commun de ces deux histoires est le courage déployé par cette génération confrontée aux affres de l'Histoire de France.
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2.
Le vin gris
Saulgé, Vienne, 1940
Ernest actionne le bras du pulvérisateur avec entrain. Le carré de vigne n’est pas bien grand, mais l’opération doit être menée sans retard afin d’éviter les maladies et les invasions de parasites. Le récipient de laiton qu’il porte en bandoulière sur le dos diffuse sur le feuillage un liquide bleuâtre que l’homme a fabriqué avec de la bouillie bordelaise. C’est un mélange de sulfate de cuivre et de chaux morte. Dans quelques jours, Ernest supprimera les gourmands indésirables afin que les ceps ne soient pas étouffés. Le vin qui sera récolté aux vendanges de septembre, on l’appelle ici le vin gris. Bien que d’autres cépages soient produits dans le coin, la vigne d’Ernest est constituée uniquement de vin de Noah. Officiellement, la vinification de ce raisin n’est pas permise, une loi de 1934 interdit le Noah en France. En fait il s’agit d’un cépage américain qu’on a importé au début du siècle pendant la crise du phylloxéra. Il est prohibé car il contient trop de méthanol, une légende raconte que ce vin rend fou. Balivernes, pense Ernest, ici ce breuvage en a peut-être grisé quelques-uns, mais n’a jamais rendu fou personne. Tous les petits agriculteurs de cette région n’en ont cure. Les parcelles de vigne, ici, sont tellement modestes, qu’aucun contrôle n’a jamais lieu. Il s’agit juste de remplir une barrique ou deux afin de pourvoir aux besoins de la famille pour une année. Ici, le vin n’est pas mis en bouteille, et nul n’en fait commerce.
Dans le milieu des années 20 cependant, un riche propriétaire d’origine bordelaise a planté massivement sur la commune, un cépage différent. On fit commerce du breuvage produit jusqu’en Allemagne. Mais cette activité incongrue pour la région cessa en 1930.
Le vin gris, lui, n’aura à tout jamais qu’un usage domestique. C’est un breuvage de belle couleur rubis, gouleyant et très fruité. Il est plaisant à boire et si désaltérant l’été, sous forme de mijot** bien frais. Vin généreux, il est apprécié par toute la famille Martin. Il faut dire qu’à part Valentine, sa femme, la famille qu’a fondée Ernest n’est composée que d’hommes.
En ce début d’année 1940, Ernest Martin a 46 ans et Valentine en a 47. Le couple a cinq enfants, cinq garçons. Louis 19 ans, Roger 17 ans, Robert 16 ans, Camille 15 ans et Maurice, le petit dernier 12 ans.
Valentine mesure sa chance. Ses garçons sont trop jeunes et n’ont pas été mobilisés pour participer à la guerre, même s’il s’agit d’une drôle de guerre comme disent les journaux.
C’est en septembre de l’année passée que cette ineptie a débuté. Ernest pressentait que l’Allemagne voudrait sa revanche. L’affront de la défaite de 1918 était trop cuisant pour les fascistes teutons et pour leur chef Hitler. La guerre qui s’était achevée par le traité de Versailles et que l’on avait surnommée « la der des ders » se réinstallait à nos portes.
Pour le moment, les deux armées se toisent de part et d’autre de la frontière et se cantonnent bien loin du domaine de « La Brande », la métairie qu’exploite Ernest.
Ernest est un solide métayer trapu et robuste. Une épaisse moustache ne parvient pas à durcir son visage avenant. Quand il est au travail, il est toujours chaussé de sabots de bois. Une couche de paille lui tenant lieu de semelles. Une large et longue ceinture de flanelle grise appliquée avec précaution entoure ses reins.
Ernest déteste la guerre. Comme tous ceux de sa génération, il en a trop souffert et a perdu trop de camarades lors de la précédente qui s’est terminée il y a seulement 22 ans. Ce premier conflit mondial a transformé sa vie.
Après son instruction militaire effectuée à la caserne de la ville de Le Blanc, il avait été incorporé au sein du 169e régiment d’infanterie. Il avait vécu ses premiers combats dans la région de Toul, puis Boisleprêtre. En 1916, sévèrement gazé près de Verdun, il fut hospitalisé pour hémoptysie et pleurite. Malheureusement, son état ne s’améliora pas. Son organisme fut atteint au point qu’il sera réformé en juin 1917. L’état lui octroiera une pension de 20 %. Ernest a toujours considéré que ce rapatriement fut pour lui une chance. Bien que sa santé soit considérablement dégradée, ces presque deux ans de moins au front, lui ont sans doute sauvé la vie.
Toujours Ernest éprouvera une gêne dans la cage thoracique. Comme tant de « poilus », la guerre restera immiscée dans son corps comme si elle ne voulait pas qu’on l’oublie.
Aîné d’une famille de 8 enfants, Ernest a réussi avec succès l’épreuve du certificat d’études à treize ans. Bien qu’il soit très bon élève, la modeste condition de ses parents, eux-mêmes métayers, n’a pas permis qu’il continue ses études comme il l’aurait souhaité. Très tôt, il a donc loué ses bras dans les fermes voisines comme journalier. Passionné par l’histoire de France et admirateur de Victor Hugo, son maître à penser, il se forgera petit à petit un vrai savoir autodidacte.
Juste après le conflit, en été 1919, Valentine et lui se sont rencontrés au cours d’une fête de village que l’on appelle ici « l’assemblée ». Valentine s’y était rendue en compagnie de sa sœur Marie. D’ailleurs c’est Marie qui avait remarqué en premier le jeune homme. Les deux sœurs qui étaient natives du village de Plaisance avaient passé deux années comme servantes à Paris dans une riche famille de la vieille aristocratie. Cet emploi avait permis aux deux jeunes femmes de savoir s’exprimer dans un français riche et stylé. Ceci représentait un gros contraste avec le patois du Montmorillonnais baragouiné depuis leur enfance. En effet, en cette année 1940, toute cette région rurale de la Vienne parle uniquement le patois local. Le français n’est utilisé qu’à l’école et dans l’administration***.
Les deux jeunes filles ayant le mal du pays avaient décidé de rentrer en Poitou pour se marier. Les jours d’assemblées étaient les meilleurs moments pour trouver un homme disponible. En 1919, dénicher son futur n’était pas chose aisée. La guerre avait décimé plus d’un million de Français et un fiancé devenait une denrée rare.
Marie avait repéré Ernest, mais celui-ci lui préféra sa cadette. Marie n’en prendra pas ombrage et les deux sœurs resteront en très bons termes toute leur vie. Après lui avoir fait sa cour pendant une année, Ernest obtiendra la main de Valentine. La cérémonie d’union aura lieu le 27 avril 1920 à Saulgé. Valentine est une femme à la taille mince et de puissants yeux bleus trahissent son caractère bien trempé. Ses longs cheveux bruns sont constamment réunis en chignon. Contrairement à Ernest, Valentine n’a pas poursuivi l’école jusqu’au certificat d’études. Ses parents, simples journaliers, avaient besoin d’elle pour devenir bergère. Elle quittera donc les bancs scolaires dès ses sept ans. Toutefois, son esprit éveillé lui permettra de savoir lire et écrire.
Pendant les vingt années qui suivront leur mariage, les deux époux proposeront leurs services aux châtelains et riches propriétaires. Ernest était apprécié pour ses connaissances en jardinage. Valentine, elle, grâce à ses années parisiennes, était reconnue pour ses dons de cuisinière et pour sa méticulosité dans la tenue des maisons bourgeoises.
Le couple changera souvent d’employeur et voyagera à travers tout le pays. En Poitou et en Limousin, mais aussi dans la Beauce et la Normandie. On les retrouvera parmi le personnel du château de Villebon en Eure-et-Loir, ou de celui du comte Des Cars, père du célèbre romancier. Ils seront employés également par Monsieur De Cordoue à Saint-Germain-de-Clairefeuille, petit village de l’Orne, berceau de Marguerite Gautier, la fameuse Dame aux Camélias.
Ernest et Valentine sont fiers de leurs enfants. Maurice va encore à l’école de Saulgé et il est bon élève. Malgré les trois kilomètres qui le séparent de l’établissement scolaire, c’est à pied qu’il s’y rend tous les matins. Louis, Robert et Camille ont tous les trois obtenu leur certificat d’études. Ils épaulent maintenant leur père pour le dur labeur de la ferme. C’est aussi le cas de Roger, mais lui n’a pu obtenir le précieux diplôme. Son travail scolaire n’est pas en cause. Roger a tout simplement contracté une pneumonie qui l’a éloigné des bancs de l’école pendant pratiquement toute l’année précédant le certificat. Du coup il ne s’est pas présenté à l’examen. Une fois rétabli, il n’a pas redoublé, son père ayant trop besoin de ses bras.
La métairie des Martin se situe sur la commune de Saulgé. C’est une bourgade qui compte un peu moins de mille âmes. Elle est baignée par la Gartempe qu’enjambe un superbe pont de pierres à trois arcades. La Gartempe a la réputation d’être la rivière la plus poissonneuse du pays. Dans le bourg, on trouve, plusieurs commerces et un maréchal-ferrant. Au milieu trône une antique église dont les premières pierres remontent au XIe siècle. Outre le bourg, la commune est éclatée en une cinquantaine de lieux-dits ou domaines.
De par leur éducation, les cinq garçons ont une très bonne réputation dans la région. Leur ardeur au...




