1. Finance islamique : définition, enjeux et historique
1.1. Définition de la finance islamique
1.1.1. Qu’est-ce que la finance islamique ?
Si nous distinguons la philosophie économique de l’islam de la question de l’existence d’un système économique, c’est parce que ces deux concepts relèvent de deux démarches différentes d’un point de vue théorique. La première ne reconnait pas à l’économie un statut autonome : celle-ci s’inscrit dans la vie sociale dans son ensemble. L’économie est « encastrée
2 » dans les relations sociales. Ainsi, dans l’ouvrage de l’imam Khomeiny,
Towzih ol masâl’el (« L’Explication des problèmes »), le terme d’
économie n’apparaît pas ; le chapitre « Vendre et acheter » suit celui concernant le pèlerinage et présente les questions économiques comme des actes individuels sans spécificité, qui doivent se conformer à une morale. La seconde démarche, qui défend l’idée de l’existence d’une économie islamique spécifique, s’appuie sur la construction d’une analyse théorique contemporaine qui, à partir d’une éthique définie par le Coran et la Sunna, doit donner naissance à l’élaboration d’un système économique islamique. De la même que Max Weber posait l’hypothèse de la corrélation entre l’apparition d’un certain type de capitalisme basé sur l’accumulation du capital favorisant l’investissement et l’éthique de certains milieux calvinistes prônant à la fois le travail et l’ascétisme, les principes éthiques islamiques pourraient, selon cette vision, engendrer un système économique original. Comme pour les milieux calvinistes, l’économie est un moyen de prouver sa foi et d’augmenter la grâce de Dieu par des comportements conformes aux préceptes religieux, et non une fin en soi. La seule finalité est le salut de l’Homme et sa recherche passe, dans l’islam, par des comportements permettant la prospérité de la communauté musulmane.
La finance islamique est ainsi basée sur trois principes fondamentaux :
• La prohibition de l’intérêt : la finance islamique paraît conforme, dans ses objectifs et ses instruments à une éthique économique islamique. Loin de représenter une alternative au capitalisme financier actuel, elle correspond davantage à un désir de moralisation du capitalisme de la part des banques et à une réponse des banques conventionnelles pour mobiliser l’épargne des musulmans tant au niveau national – on compte environ plus de 6 millions de musulmans en France – que pour attirer les fonds souverains issus des excédents pétroliers des pays du Golfe. La nécessité d’attirer des liquidités supplémentaires sur les marchés financiers occidentaux en crise pousse les banques occidentales à proposer des produits financiers innovateurs et différenciés, sous couvert de respect de l’éthique, au sein de filiales ou de pôles « islamiques ».
• L’interdiction de l’incertitude, de la spéculation et l’utilisation de techniques financières de répartition des risques entre épargnants et investisseurs par un système de partage de profits et pertes apparaissent comme une garantie contre l’instabilité de la finance traditionnelle.
• L’interdiction du financement d’activités considérées comme illicites par la loi islamique, comme les jeux de hasard, la production d’armes ou d’alcool.
Figure 1 : Principes essentiels de la finance islamique
On peut définir la finance islamique contemporaine de deux façons. De façon subjective, s’intègre à la finance islamique « tout institution qui se définit comme telle ». De façon objective, il s’agit de retenir certains critères de classement qui permettent de différencier les banques islamiques des autres banques, comme les objectifs ou les principes de fonctionnement. Dans des brochures destinées à la clientèle d’une banque islamique turque, on a pu relever les principes suivants
3 : « Les banques islamiques sont sous l’obédience de l’Islam ; elles ne considèrent pas la monnaie comme une marchandise mais comme un instrument d’échange ; elles ont remplacé l’intérêt par un profit partagé ; elles essaient d’obtenir un bénéfice grâce à des investissements productifs ; le développement économique dépend pour elles du développement social. »
Cette conception idéale de la finance islamique se retrouve dans la description faite par le groupe Faysal : « Un nouveau système financier a été développé pour sortir les gens de leurs difficultés économiques et de leur solitude, pour établir une éthique économique en conformité avec des valeurs matérielles et spirituelles et pour canaliser l’épargne vers le secteur productif. La base de ce système est que l’intérêt est complètement exclu, remplacé par un système de partage de profits et pertes
4. » La finance islamique se définit donc par l’absence de recours à l’intérêt (et pas seulement au
ribâ mentionné dans le Coran), par la volonté de resserrer les liens au sein de la communauté musulmane et d’un point de vue économique, par la priorité donnée aux investissements productifs. Ce dernier argument vise également à se rapprocher de valeurs prônées par le Coran, comme le travail, et à condamner l’enrichissement par la spéculation, assimilée à un jeu sur le hasard sur le temps.
1.1.2. Place de la finance dans le système économique et social islamique
La finance islamique est une discipline complexe qui ne peut être examinée directement et uniquement dans ses dimensions techniques. Lachemi Siagh(2001) qualifie l’environnement particulier des banques islamiques de « milieux de culture intense ». Une organisation est considérée comme étant dans un milieu de culture intense lorsqu’elle se trouve « dans un contexte où elle interagit avec deux types d’environnement caractérisés par des dimensions différentes : l’environnement structurel et l’environnement intangible ». L’environnement structurel est celui auquel on fait référence habituellement
5, il est source d’opportunités et de menaces, générateurs de contraintes sur lesquelles on peut éventuellement agir. L’environnement intangible est celui « dont les principales dimensions relèvent du domaine des idées… C’est tout le système idéologique, religieux et dogmatique, le système juridique, culturel et social ». Il renferme donc des composantes sur lesquelles on ne peut pas agir. Il en est ainsi des organisations en pays d’Islam puisque la religion musulmane conditionne l’ensemble de l’activité humaine.
1.1.3. Les principes de la finance islamique
1.1.3.1 Economie et religion
Si l’on se réfère au trois grandes religions monothéistes : le christianisme, l’islam et le judaïsme, au départ elles présentent des caractéristiques communes : toutes ont trait aux relations de l’homme dans le cadre de la vie en société. Mais au cours du temps, sur certains points, ces religions ont évolué différemment, notamment en ce qui concerne les relations d’affaires. L’Islam intervient directement dans la manière de gérer les biens matériels. Contrairement aux autres religions, il n’y a pas de dissociations entre la religion et l’économie.
Certains auteurs, comme Rodinson (1966) et Austruy (2006) ont même mis en doute la possibilité pour le monde musulman de se développer selon les modes de croissance basés sur le capitalisme ou le marxisme. Austruy, dans son ouvrage Islam face au développement met en exergue les obstacles de différentes natures qui permettent d’affirmer que la mentalité islamique est peu en adéquation avec le modèle capitaliste :
• Les obstacles psychologiques,...