E-Book, Französisch, 287 Seiten
Quinet / Mon Autre Librairie Histoire de mes idées
1. Auflage 2021
ISBN: 978-2-491445-96-6
Verlag: Mon Autre Librairie
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Histoire d'un enfant
E-Book, Französisch, 287 Seiten
ISBN: 978-2-491445-96-6
Verlag: Mon Autre Librairie
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Edgar Quinet, 17 février 1803, Bourg-en-Bresse - 27 mars 1875, Versailles Écrivain, philosophe, historien, homme politique, le véritable métier d'Edgar Quinet était de penser. Ses convictions libérales républicaines et laïques, jointes à un profond amour de l'humain, ont rapidement fait de lui dès 1848 le fer de lance du mouvement démocratique. Condamné à l'exil, comme de nombreux autres intellectuels, après le coup d'État du 2 décembre, il refusa l'amnistie de 1859. Il rentre en France en 1870, et jusqu'au bout continuera le combat contre les forces réactionnaires. Comme un symbole, il décède en même temps que sont votées les lois constitutionnelles et que naît la troisième République.
Autoren/Hrsg.
Weitere Infos & Material
5 – Comment inculquer à l’enfant le respect de la nature humaine ?
Certines était assurément alors un des points les plus retirés, les plus cachés qui fussent en France, et peut-être en Europe. J’imagine que l’Irlande seule, ou l’Écosse, renferme de ces sortes le déserts. Au couchant, de vastes forêts de chênes, où nous nous perdions quelquefois des jours entiers, de grands étangs qui me semblaient des lacs, enveloppés d’ombre ; au levant, à trois quarts de lieue au plus, un rideau de montagnes qui me paraissaient inaccessibles, le Revermont, premier gradin du Jura et des Alpes ; entre les forêts et la montagne, des bruyères, des taillis, des vernets, des verchères, des savanes, de petits pâturages, de vastes plaines de blé ; un horizon de paix, de silence éternel ; un air, celui des maremmes, plein de langueur ; au-dessus de cet océan de genêts, de bruyère et de seigle, sur un monticule, notre maison ombragée de cerisiers dont les branches tendaient leurs fruits jusque dans l’intérieur des chambres, et principalement dans la mienne. La maison, très vieille, appartenait à ma famille depuis le seizième siècle. Mon père y avait ajouté deux pavillons aux toits d’ardoise, à colonnes et à plein cintre, qui égayaient le fond triste, gothique du corps de logis. Au milieu des acacias, des peupliers, des pommiers, des noyers, cette maison était cachée comme un nid. Deux fermes en dépendaient, et comme le sol avait peu de valeur, on s’était donné le plaisir d’accroître l’héritage d’une grande étendue de terrain, dont une partie même était en friche.
À Wesel, j’avais vu les vainqueurs d’Austerlitz. À Certines, quel changement de vie ! Et comme je m’y accoutumai vite ! Ma joie suprême était d’aller au soleil levant moissonner avec les moissonneurs dans les vastes étangs changés en terre de blé ou d’avoine au milieu des grands bois. On craignait pour moi l’ardeur du soleil et la fièvre presque inévitable dans nos maremmes. On crut d’abord agir très sagement de ne pas me réveiller à l’heure où partaient les moissonneurs. Quand je vis qu’ils étaient partis, que le travail se faisait sans moi, que le mal était irréparable, j’en éprouvai une telle désolation, je devins si pâle, je fus si mortellement, si profondément anéanti, que ma mère jugea que mal pour mal, il valait encore mieux affronter la fièvre, et elle fit bien.
Depuis ce jour-là, je menai exactement la vie d’un paysan. Avec ma petite faucille, je moissonnais dans mon sillon ; on ne me permettait pas d’emporter ce que j’avais moissonné. Je ne devais regarder comme mien que ce que j’avais glané. Mais de ces glanures, je faisais des gerbes qui m’appartenaient. Je dressais moi-même mon aire ; je battais mon blé. Je l’enfermais dans un sac ; je l’envoyais au moulin. Et quel moment, lorsque je recevais en retour une blanche farine ! Je la pétrissais en gâteaux, et je les faisais cuire dans un petit four que j’avais construit avec de belles briques sur une moitié de cerceau, pour dessiner et soutenir la voûte.
Dans cette liberté des champs, il y avait autre chose qu’un amusement. Je faisais un travail véritable, exténuant même, qui me rendait sacré le travail d’autrui. Combien je respectais le sillon couvert d’épis de seigle, les prés rares, jonchés de fleurs, et à plus forte raison le bouvier qui le soir ramenait sa charrue ! Car ma mère ne perdait pas une occasion de m’inculquer le respect de la nature humaine, dans le laboureur, dans le moissonneur, le semeur, le faucheur, auquel j’étais si loin de pouvoir atteindre ! Quelquefois même le résultat dépassait de beaucoup son intention. En voici un exemple.
J’avais pour compagnon inséparable un petit paysan, nommé Gustin, plus âgé que moi de trois ou quatre ans et beaucoup plus fort. Malgré cette différence d’âge et de force, Gustin se soumettait à toutes mes volontés, comme s’il eût été né pour m’obéir. Cette habitude de commander sans raison me dénaturait. J’ordonnais pour le seul plaisir d’être obéi. Ma mère résolut de mettre fin à ce despotisme en herbe. Elle nous fit comparaître tous les deux devant elle, pour donner à Gustin une leçon de fierté, et à moi d’équité. Après m’avoir réprimandé sur ma manie de faire perpétuellement le maître, elle nous dit gravement que Gustin n’était pas né pour obéir à mes fantaisies ; il était mon égal, mon ami, non mon serviteur ; elle entendait bien que nous changerions entièrement de conduite à l’avenir.
Le barbare ne la comprit que trop ; le lendemain, comme nous étions au bois, et qu’il se sentit fatigué, il ôta ses sabots et m’ordonna de m’en charger.
J’avais quatre ans ; j’obéis. Nous arrivâmes ainsi devant ma mère, moi portant humblement les deux sabots de Gustin (et ils n’étaient pas légers), Gustin, tout fier de me voir essoufflé et rendu sous le faix ; et pourtant c’était le plus honnête, le plus doux garçon du village. Ainsi cette première leçon d’égalité n’avait fait que déplacer le tyran ; combien de fois de grands événements m’ont forcé de me la rappeler !
Sitôt que je fus assez grand, ma première ambition fut de garder les bœufs, en compagnie des carats, dans les verchères, puis bientôt les chevaux, dont j’appris à nouer et à dénouer les entraves de fer. Pendant ces longues heures nous apprenions à distinguer de loin, au vol, à leur manière de se poser dans les haies, les roitelets, les mésanges, les rouges-gorges, les tia-tia, nos compagnons ordinaires ; et nous nous trompions rarement. Cela m’est toujours resté. Nous distinguions aussi le sifflement des couleuvres, très nombreuses, d’avec le chant des cigales. Cette vie de pasteur dura, je pense, deux ans ; après quoi j’aspirai ouvertement au labourage. J’y parvins à la fin.
Mon père, toujours en quête d’inventions, avait introduit et acclimaté des buffles dans ses fermes. Mais leurs figures rébarbatives, leurs anneaux de fer dans les narines me repoussaient. Je me consacrai de préférence aux bœufs. J’avais les miens qui me connaissaient, Bise et Froment, le premier tout blanc, un peu paresseux, il est vrai, le second, roux, maigre de l’échine, en revanche rude travailleur. Je les avais choisis parmi les plus robustes ; et quel orgueil de se faire obéir de ces grands animaux, qui au moindre geste suivaient mes pas dès que j’appuyais ma longue gaule sur le joug !
Ils ne pouvaient faire un pas sans moi. Je les menais ainsi à l’abreuvoir, au tombereau, à la crèche, surtout à la charrue. Car c’est là que je pouvais le plus facilement et le plus longtemps régler mon pas sur le leur, et marcher à côté d’eux, fièrement, sans courir. Et quelle patience ils me montraient ! Quoique j’abusasse assurément de leur douceur, jamais elle ne se démentit un seul instant. Aussi en étaient-ils bien récompensés au bout de chaque sillon. J’allais cueillir des trèfles verts qu’ils mangeaient dans ma main, en me regardant de cet œil profond où je croyais voir tout l’amour qu’ils avaient pour un si bon maître. Combien de fois j’ai conduit ainsi le labourage jusqu’à la dînée ! car tout mon plaisir eût été gâté si mes bœufs eussent obéi à d’autres qu’à moi. Tout au plus permettais-je au bouvier de les appeler par leur nom, de loin à loin ! Je m’étais réservé à moi seul le droit de l’aiguillon.
Au retour de la charrue, ma mère m’attendait sur la galerie pour me faire réciter le personnage d’Éliacin. Elle jouait elle-même celui d’Athalie avec un sérieux terrible :
Comment vous nommez-vous ?
J’étais forcé de baisser les yeux pour répondre :
J’ai nom Éliacin.
Autant le labourage me trouvait infatigable, autant je montrais peu de zèle pour les travaux où mon père m’entraînait dans les courtes apparitions qu’il faisait parmi nous ! Avec le goût du progrès qu’il portait en toute chose, il avait entrepris au milieu de nos marais l’œuvre d’Hercule contre l’hydre de Lerne. Notre hydre à nous, c’était le marais de Léchères, qui occupait tout le plat pays. Nous allions dès le lever du soleil combattre le fléau. Mais là rien n’excitait, n’éveillait mon imagination. Il s’agissait dans ces longues savanes qui couvrent, dit-on, un lac souterrain, d’arpenter le sol, traîner la chaîne, porter le pied du niveau d’eau, lever, baisser le point de mire. Ce travail était assurément moins fatigant que celui du labourage, et pourtant il m’accablait parce qu’il n’était pas entièrement libre. Je ne savais à quoi le rattacher. L’utilité de ce dessèchement de nos maremmes était trop loin de moi. Je ne voyais là qu’une corvée dont je revenais harassé. Outre que l’air fade et douceâtre des nénuphars de nos marécages m’alanguissait le cœur sous un soleil ardent. Dès que je me sentais libre, je courais à l’étable. Je me reposais sur la crèche, à côté des grands bœufs ruminants, harassés comme moi. Je retrouvais en un instant à leur souffle l’indépendance, la force, la santé. Dans leur compagnie je contractais quelque chose de leur humeur, la douceur, la patience. Elles ne m’ont manqué absolument que depuis le temps où j’ai cessé de vivre avec eux. Plus les lieux étaient incultes, plus ils me plaisaient. J’aurais été désolé que nos landes, nos bruyères eussent été converties soudainement en riches champs de blé. On respirait en tout je ne sais quelle douce sauvagerie primitive qui m’enchantait. On n’entendait jamais que le bruit des chaînes de fer des chevaux dans le fond des taillis. Ma mère elle-même...




