E-Book, Französisch, 278 Seiten
Ramuz Aimé Pache peintre vaudois
1. Auflage 2018
ISBN: 978-3-96508-875-7
Verlag: Librorium Editions
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 278 Seiten
ISBN: 978-3-96508-875-7
Verlag: Librorium Editions
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Charles Ferdinand Ramuz, né à Lausanne le 24 septembre 1878 et mort à Pully le 23 mai 1947, est un écrivain et poète suisse dont l'?uvre comprend des romans, des essais et des poèmes où figurent au premier plan les espoirs et les désirs de l'Homme.
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II
Il eut le bonheur de naître planté profond en terre, et nourri de profond, comme un arbre avec ses racines. Il y en a qui sont seulement posés dans un pays. Lui, quand on lui demandait : « D’où es-tu ? » il pouvait répondre : « Je suis d’ici depuis toujours. »
Ils sont tous Pache, ou presque, à Valençon. Et quand ils s’y sont établis, et d’où ils sont venus, personne ne pourrait le dire. Cela s’est fait dans les très anciens temps, quand le pays peut-être était encore catholique, et savoyard, avec un duc ; et bien d’autres temps sont venus depuis ; l’une par-dessus l’autre, sont venues les années, et les dizaines et les centaines d’années ; à présent, on ne sait plus.
On sait seulement qu’ils sont presque tous Pache, et par conséquent presque tous parents, ayant une même origine. Mais le juge était riche, et puis aussi il était juge.
Son père, pourtant, le vieux Siméon, avait tout au plus, comme on dit, « de quoi », quand il s’était mis en ménage. Seulement il était têtu. Il était de ces vieux tout rasés et têtus qui vont toute leur vie dans une même direction, avec rien qu’une idée en tête, et cette idée était qu’il fallait gagner de l’argent. À force de s’être levé, tous les jours, l’été à quatre heures, et à cinq l’hiver, pendant cinquante ans ; de s’être, pendant cinquante ans, tenu penché sur la charrue, il avait laissé à sa mort quarante poses et quinze bêtes, outre les Bornes, le château, et pas mal d’argent à la banque. Il avait été adroit, dur pour les autres et dur pour lui. Et puis, un jour, il était mort. Le juge avait gardé les Bornes ; à la tante Sabine était revenu le « château ». C’était, dans le haut du village, une grosse maison carrée, plus haute que les autres, avec un toit pointu, et il y avait, sur le faîte, deux grosses boules en fer-blanc. Les dernières années de sa vie, le vieux Siméon l’avait habitée, étant trop vieux pour travailler, et tordu par les rhumatismes. La mort le trouva là, qu’il appelait et espérait impatiemment, se sentant inutile avec ses pauvres mains nouées. Et le juge l’avait aussitôt remplacé.
C’est ainsi une force qu’il y a dans ces lignées d’hommes, restés aux mêmes lieux, dans les mêmes idées, et se les repassant, et se transmettant ces idées. Ils ne meurent pas tout entiers. Aux Bornes, rien n’avait changé. Le même éclair des faux entre les arbres au temps des foins, le même roulement des chars qui rentrent le soir, lourds de gerbes, le même grand toit brun, à peine les noyers plus touffus d’année en année, mais on ne le remarque pas ; et le juge, longtemps, comme avait fait son père (il n’était pas encore juge, en ce temps-là), avait cultivé lui-même son bien. Il avait fallu qu’il fût nommé juge pour se décider à prendre un fermier.
Parce qu’il avait de l’intelligence, et qu’on le savait juste et expérimenté, il avait été nommé juge ; il avait alors trente-cinq ans ; il n’avait pas pris femme encore, par prudence et circonspection et crainte aussi de mal tomber. À cela s’ajoutait un peu d’ambition qu’il cachait, et se cachait à lui-même, en sorte qu’il mit longtemps à trouver celle qu’il cherchait ; et ce fut seulement trois ans après qu’il la trouva.
Elle était demoiselle, elle habitait Lully, où son père, M. Charton, possédait la scierie des Ouches. Cette scierie des Ouches est un peu hors la ville ; on apercevait des Bornes les grands toits rouges des hangars. Et bien souvent, le juge, avant de s’être déclaré, était venu s’asseoir à la fenêtre de sa chambre, et regardant là-bas, il se demandait : « Que fait-elle ? » ou « Pense-t-elle à moi ? » et il était ému, car il ne savait pas encore si elle voudrait bien de lui. Elle avait bien voulu de lui. Et quoiqu’elle fût riche et fille unique, son père aussi avait dit oui.
Elle n’était plus toute jeune, ni jolie, encore qu’elle eût de beaux yeux ; elle était plutôt pâle et maigre, avec une tête penchée, et des mains lasses qui pendaient ; mais bonne, aimante et dévouée, elle avait donné tout son cœur au juge. Il y eut les noces un jour, du bruit un jour aux Bornes, des mortiers tirés, les cloches sonnant ; puis le silence, avec l’air déplacé, était revenu, retombé ; la vie avait repris, unie et régulière ; et aux nouveaux époux quatre enfants étaient nés.
Telle était la famille. Le juge pourtant avait eu un frère, l’oncle Lucien, qui était son cadet, tandis que Sabine était de beaucoup son aînée ; mais de l’oncle Lucien, on ne parlait jamais. Les autres avaient été droit ; lui seul, comme on dit, avait mal tourné. Tout jeune, il avait mal tourné ; à seize ans déjà, videur de chopines et coureur de filles ; fainéant surtout, bon garçon au fond, et toujours gai et complaisant, et excellent danseur et chanteur de chansons ; mais incapable d’autre chose. Aussi les dettes étaient-elles bientôt venues, qu’une première fois son père avait payées, mais pas une seconde fois ; finalement le vieux Siméon l’avait chassé de la maison. Alors, pendant des années, il avait couru le pays, couchant dans les granges, mangeant au hasard, jusqu’à ce qu’un matin d’hiver, on l’eût trouvé étendu mort dans un fossé, à l’entrée du village.
On ne parlait jamais de lui, et c’était un des souvenirs d’Aimé, quand il était petit garçon, que cette après-midi de dimanche, où, le juge étant avec des amis, avait raconté cette mort. Comment le fossé était plein d’eau ; comment l’oncle Lucien, étant sans doute soûl, avait roulé dedans la tête la première ; comment il s’était mis là-dessus à geler, et qu’on avait trouvé le corps pris dans la glace. Il avait fallu la casser ; des morceaux d’habits et jusqu’à des lambeaux de peau étaient restés attachés aux débris.
Et Mme Suzanne, qui était là aussi, avait levé les mains. Elle avait dit :
— Pauvre Lucien !
Le juge avait repris :
— Il n’était pas mauvais, au fond.
Il y avait eu un moment de silence. Aimé était caché parmi les haricots.
Cet oncle Lucien, il ne l’avait pas connu. Il n’avait vu, autour de lui, que le régulier de la vie. Il avait ouvert peu à peu ses yeux sur des jours aux heures égales et un beau pays doré de soleil. Le village est là, à cinq cents mètres, au plus, des Bornes, sur la crête, comme les Bornes. On a la pente droit sous soi, avec les prés premièrement, et alors elle est douce encore, mais tout à coup elle raidit, hérissée à présent de vignes, rugueuse et grise d’échalas, dégringolant par petits casiers de murs en étages, mille marches d’escaliers. Enfin, de nouveau elle s’adoucit ; elle va encore un bout, mais presque à plat, jusqu’au lac ; et Lully est là, sur la rive.
On voit tout le lac du village. Étendu en longueur, déroulé de l’est à l’ouest, ses deux extrémités se perdent dans la brume. Il a la forme d’un croissant. D’ordinaire, il est lisse et pâle, dans le gris et le blanc d’argent ; mais parfois, quand souffle la bise, il se fonce et se ride, et devient tout à coup comme un grand labourage bleu. La rive qu’on a sous soi se déroule largement, avec ses petits golfes, avec ses mille pointes, des villes à ses pointes, les taches des arbres et des murs ; mais, sur l’autre rivage, aussi loin qu’on peut voir, à droite comme à gauche, il y a les montagnes. Il y en a une grande, qui est là assise dans sa robe bleue, à gros plis cassés de rochers, sous son bonnet blanc qu’elle ôte l’été ; et au-dessus d’elle vient tout le ciel, ouvert de toute part, en rond, – où on voit de loin s’approcher les nuages, et de très loin le mauvais temps s’annonce, et les gens regardent le ciel, et disent : « C’est la pluie pour après-demain. »
Ils se trouvent bien dessous, à la place où le bon Dieu les a mis. On ne peut pas dire qu’ils soient riches, seulement ils ne sont pas pauvres, comme on voit vite à leurs maisons et à la grosseur des fumiers. Ils sont placés à la limite de la vigne et du blé, paysans avant tout, mais un peu vignerons, et on est bien content d’avoir un tonneau dans sa cave, quand il fait soif, par les chaleurs. Un tonneau dans sa cave, en même temps la grange pleine, cinq ou six bêtes à l’écurie : ils sont ainsi trois cents, ils se ressemblent tous entre eux. Ils ont le teint rouge, avec des moustaches, et d’être trop souvent trempées dans le vin, elles se sont comme déteintes, elles ont tourné au vert. Ils aiment rire, mais le cachent. Ils ont de la vivacité : mais d’abord ce qu’on voit c’est qu’ils sont lents et lourds, ayant l’habitude de suivre la charrue, dans la grosse terre qui colle aux souliers. Ils disent : « On a bien le temps. » C’est qu’ils ont appris cette vérité. Et ils se moquent d’en dessous, étant moqueurs, mais n’osant pas le laisser voir. Ils n’aiment pas ceux de la « tempérance ».
On voit des jardins autour des maisons ; les femmes ont le goût des fleurs, si bien qu’il y en a tout plein, de celles d’autrefois, des lis, des immortelles. Et, autour de l’église, le village est serré, avec ses toits de tuiles et ses contrevents verts. Alors, derrière, les champs montent, et montent doucement, en bandes de couleurs, jusqu’aux collines où sont les bois. Là-bas, en arrière, c’est...




