E-Book, Französisch, Band 1, 234 Seiten
Reihe: Solitude
Souleyka Solitude
1. Auflage 2023
ISBN: 978-2-322-51147-1
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
enfance volume 1
E-Book, Französisch, Band 1, 234 Seiten
Reihe: Solitude
ISBN: 978-2-322-51147-1
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Gabriel Souleyka est historien de formation, devant l'absence de récits crédibles sur l'histoire de l'Afrique, des Antilles, de la culture noire, il entreprend d'écrire ses premiers livres. Soucieux du détails, il choisit des figures dont personne ne parle, dévoilant ainsi son premier roman "Le Cri de l'innocence". Fort de ce succès, il continue en publiant des romans toujours aussi qualitatif, permettant de mettre la lumière sur une histoire qu'on ne raconte pas.
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2. CASES
Le chemin est long jusqu’à l’habitation Clermontois, située à la Basse Terre, près de la commune de Petit-Bourg. Ma mère reste silencieuse, pendant que le Maudit fait l’éloge de la production sucrière du jour, parlant de la qualité, d’une manière condescendante, me le faisant haïr encore plus. Le paysage défile. Un tapis végétal de plus en plus dense, du vert qui contraste sans doute avec les plaines africaines. Peu soucieuse de ce qui se dévoile, elle ferme les yeux. La carriole arrive enfin. L’habitation n’a pas changé depuis toutes ces années. Perchée sur une petite colline, elle surplombe les champs de cannes à sucre. L’on pourrait croire que la maison des maîtres était un manoir luxueux et confortable. Au cours de ma vie, j’ai croisé des demeures assez modestes qui ressemblaient plus à des fermes austères.
La leur est une gigantesque bâtisse coloniale d’allure boisée. Le gris domine une façade agrémentée de pierre de taille et de fer. Jean, son épouse Claudine, et Raymond, leur rejeton jouissent de l’immense demeure et disposent de plus de domestiques que nécessaire à l’entretien. On raconte qu’un train de vie dispendieux a ruiné son père qui s’est lâchement suicidé en sautant d’une falaise. Il laissa la propriété à la merci d’un héritier maniaque. Une centaine d’esclaves. Un outil de production complet qui produit le meilleur des sucres selon certains, et assure un rendement tel que les dettes paternelles furent honorées rubis sur ongle. Le Maudit dépose son maître, tandis que Claudine prend le thé sous son patio, administrant un accueil des plus sinistres.
Elle est la Française typique, sophistiquée qui ne porte que de belles dentelles. Constamment poudrés, ses cheveux blonds lui donnent une allure de « poupée » en porcelaine. Elle fait le tour de la carriole, s’attarde sur Ayo. Elle semble chercher le moindre signe de séduction dans le visage de ma mère qui ne réagit plus, enfouissant sa tête dans ses bras frêles. Son état maladif semble la rassurer, néanmoins, elle s’adresse à son mari.
— Je t’ai connu plus sérieux dans tes acquisitions. Le grand atelier 23 a besoin de force, pas d’une négrite. Le marché n’offrait donc pas des nègres du Bénin ou de la Côte de l’Or ? Notre commandeur sera autant déçu que moi par cet achat hasardeux.
Clermontois, exaspéré, s’empresse de répliquer.
— Elle est grosse d’un mulâtre. J’ai fait une remarquable affaire. Le regrattier24 ordonnait un lot minable. Rien pour faire un travailleur. L’opportunité s’est présentée, je l’ai saisi !
Elle se contente d’un geste de dédain.
— On dispose du plus grand nombre de domestiques dans toute l’île, la seule chose qui me rassure, c’est que tu n’iras pas la chevaucher à la nuit tombée.
— Garde tes sarcasmes, du venin inutile, son marmot renforcera les rangs de défense, elle s’occupera du sarclage dès sa délivrance !
Sa crainte de mourir de la main d’un noir pousse ce lâche à entretenir une milice de mulâtres redoutablement armée. Sans eux, bon nombre auraient déjà tenté de le pendre à un arbre, car derrière son visage paisible, se cache une barbarie peu commune, doublée d’une tendance à tuer facilement. Les colons maintenaient ainsi l’ordre, par une peur constante, fait de privation, châtiment et récompense, un système pernicieux nous enfermant dans une prison invisible impossible à fuir. Claudine n’en démordait pas de son insatisfaction, reprenant.
— Son engeance représente une dépense inutile. Elle s’en occupera, l’abreuvera de lait de nègre !
Clermontois dodeline de la tête.
— Tu sais très bien que je n’aime pas mélanger ces bêtes avec mes domestiques. Je pense confier le petit à Denise pour le sevrage.
— Cette marâtre est tombée si bas. Adultérine d’un nègre. Le Seigneur l’a punie. Je n’irais pas l’enrichir ! La négrite fera bien l’affaire. Ce sera sans frais.
Le petit Raymond tient à peine debout. Il fait son apparition, accompagné de sa nourrice mulâtresse. Sa grosse tête blonde ne m’inspire que de l’inimitié. J’ai trop souffert de son attitude. D’un discret mouvement d’approbation, le Maudit comprend qu’il lui faut partir, s’enfoncer plus loin derrière la bâtisse, en passant devant les fourneaux, le moulin, en cheminant sur un sentier abrupt, vers les cases. Arrivé à l’endroit où je suis née, je vois un tableau resté figé. À croire que jamais cette infecte famille n’avait songé à faire rénover ce dépotoir. Des habitats très modestes, d’une pièce, parfois deux, faites-en « gaulettes » et en torchis, couvert d’une paille de canne ou de palmier, donnent l’impression de tenir en équilibre. On y dort à plusieurs sans aucune intimité. La cuisine se fait à l’extérieur sur un potin au charbon de bois. Il n’y a aucun meuble. Il s’est faufilé dans l’allée, un enchevêtrement bourbeux, l’absence de latrines fait courir un ruisseau infect. Il dépose Ayo près d’une case, sans aucune attention, malgré son état. Une femme noire arrive. Je ne la connais pas. D’une beauté fière, ne craignant visiblement pas son autorité, elle jette un regard de feu vers le Maudit.
— J’ai l’impression qu’elle va mettre bas cette nuit !
— Épargne-moi tes foutaises. Lave-la. Elle porte un mulâtre. Le maître exige qu’on la traite bien.
— C’est une sauvage ?
— Tu étais plus jeune en débarquant, sans morale ni éducation, une païenne en puissance, je compte sur toi pour la dresser !
Ce n’est donc pas une créole25, mais une bossale26. Ayo pourra y trouver un avantage, même si je nous mets tous sur un pied d’égalité. Ne connaissant pas la langue, ma mère ne comprenait rien à la conversation. Hagarde, sans le souffle, porté par cette femme dont j’ignorais tout, avec difficulté, elle s’engouffre dans la case. Avançant péniblement sur un amas de planches vermoulues grouillant de vermines, couvrant la fange, elle pénétrait dans une seconde pièce un peu plus décente. La femme pleine d’attention s’est mise à lui éponger le front délicatement, remarquant l’immense cicatrice encore « fraîche », elle l’interrogea avec douceur.
— Tu portes une sacrée blessure, petite sœur. C’est un malheur d’arriver sur cette île où l’espoir meurt sous le fouet !
Ayo, le regard toujours vide, ne réagit pas.
— Tu as perdu la parole ?
Des larmes inondent ses joues. Elle s’exclame dans sa langue,
— La magie du démon est puissante. Une tornade qui ravage tout. Mon âme est morte en mer. Ayomidé n’est plus. Dans ta bouche, il y a les mots du blanc, pourtant, tu as le visage de ma tribu. Je me suis égarée !
L’autre ne comprend pas,
— Tu parles africain, mais il va te falloir apprendre la langue d’ici ! je suis Josiane. Au pays, c’était Sénami27. Personne ne m’appelle comme ça désormais.
— Ayomidé. Mon nom est Ayomidé ! Elle le répète, la main sur le cœur,
— Je ne comprends pas. Tu dois m’appeler Josiane.
Son patronyme a une résonance immédiate. J’ai déjà entendu parler d’elle, en termes élogieux et des plus dramatiques. Ma mère pleurait parfois pour cette belle femme. Ayo était parcimonieuse à ce sujet, presque interdite quand on prononçait ce prénom, si bien que des rumeurs évoquant une révolte sanglante me reviennent. Mon témoignage est l’occasion de découvrir cette sœur qui par son histoire a marqué nombre des miens. Josiane semble craindre le maître. Clermontois est tout puissant sur son habitation. Il décide de notre vie et de notre mort, et n’hésite pas à recourir aux violences les plus folles. Revenir ici me remettait en mémoire toute cette servitude. S’occuper du confort des seigneurs, leur donner de l’ombre, servir la citronnade, tout astiquer, les distraire le soir venu, puis nettoyer et faire du rangement encore.
Rester debout telle une statue, en attendant les...




