E-Book, Französisch, 290 Seiten
Souleyka Voleurs d'âmes
1. Auflage 2024
ISBN: 978-2-322-51304-8
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 290 Seiten
ISBN: 978-2-322-51304-8
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Gabriel Souleyka est historien de formation, écrivain prolifique, ayant édité plusieurs romans historiques. Il s'engage dans la voie du devoir de mémoire, son dernier roman : Voleurs d'âmes est dans la continuité de son oeuvre florissante.
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1. DÉPART
Mes yeux sont clos, le corps meurtri par trop de mauvais traitements. Mon âme est intacte, je communie avec des forces invisibles, elles tranquillisent mon cœur. Eux aussi vont finir par me rejoindre, dans le néant abyssal, faisant de nous l’égrégore d’une nouvelle destinée, où la haine n’est plus. Désormais, ils ne peuvent plus m’atteindre, je suis debout, en parfaite fille de l’Afrique, une survivante. Vous allez sonder l’expression de mon humanité, l’essence de mes espérances, l’empreinte de rêves inachevés. Je dénonce la folie meurtrière des nazis, un indicible mal les ronge, ils ont souillé l’humanité. Je pleure sur ces innocents, croisant leurs regards avant qu’ils ne partent vers les rivages d’éternité. Le diable existe, je l’ai vu, il porte un uniforme, surmonté d’une tête de mort croisé d’os, les « waffen SS ».
La négation est asthénie, ils exterminent des juifs, femmes, enfants, hommes, les réduisant à un nuage de poussière. Mon dernier souhait serait de revoir Dakar, juste une fois. Je l’ai quitté comme on laisse un époux, au profit de Paris. Ma ville natale est bercée par un soleil flavescent, qui révèle sous la terre ocre, l’aspérité d’un passé douloureux, n’enlevant rien à notre histoire faramineuse. Mon Sénégal est ma fierté, agréant l’émergence de l’empire du Ghana, donnant naissance à ce qui représente la nation de mon âme. Dakar en est l’écrin, il faut avoir parcouru ses larges rues pour le savoir. Les enfants y façonnent des roues, mélange de ferrailles, de plastique, pour se lancer ensuite dans des courses folles, imaginant conduire des voitures.
Ce sont aussi des éclats de voix autour d’un plat, dont les effluves transportent vers un passé délectable. Dans cette cité village, on se connaît tous, comme une seule famille. Elle frétille ma ville, pareille au poisson fraîchement pêché sur le lac, toujours en mouvement. Animé par un brouhaha continuel, celui d’une cité qui ne dort pas à la nuit tombée. Nos griots hantent les ruelles, narrent des songes dans les volutes des marmites perpétuellement sous le feu. Un tapis d’étoiles dégringole continuellement du créateur, en guise de miséricorde. Mes sœurs portent un voile, pour masquer la pudeur de nos cœurs, afin de garder secrètes nos aspirations amoureuses. Dakar est une bouche, elle exhale des parfums inédits, fait d’épices, de muscs, d’émanations authentiques, presque enivrantes.
Je suis à présent devant un mur gris, criblé d’impacts, attachée, prête à recevoir la mort. Sur ma droite, Moshé, le regard déterminé, une étoile jaune cruellement fixée à même la peau, 45 ans n’est pas un âge pour mourir, pas plus que 23 en ce qui me concerne. À ma gauche, celui pour qui j’ai donné mon premier souffle, sans le savoir, le destin me l’a offert comme un présent ultime, l’amour d’une seule vie, Ibrahim, dont je chéris le nom. Les vêtements en lambeaux, constellés de sang, le sien, le mien, une union sacrée, nous nous aimerons pour toujours. Il me fixe avec tendresse, murmure,
—Le manque est la raison d’être, je ne pouvais pas demeurer sans toi, nous sommes à présent réunis.
—Tu me le répétais au port de Ouakam, dévorant tout le maïs de la ville!
Il sourit, devient le fanal étincelant perçant les ténèbres qui nous enveloppent,
—Petite perle, ils veulent nous dissocier, mais je ne t’ai jamais quitté depuis mon départ !
Des larmes inondent mon visage, sans que je puisse les contrôler. Je voudrais que nous disparaissions, nous retrouver sur notre terre natale, loin du tumulte, du chaos, exquise utopie, elle apaise mon âme,
—Le bonheur suprême, c’est d’être ensemble, dans l’infortune, la félicité!
Nous sommes interrompus, ils amènent Farid, l’ami fidèle, le soutien permanent, une mélancolie à fleur de peau, fortifiant mon cœur quand les sanglots venaient me surprendre. Il a le souffle court, embarqué dans cette folle épopée, Résistant courageux. C’est mon frère lui aussi. Hier, j’étais une enfant de l’islam, devenu adolescente chrétienne, devant ce mur, je suis une adulte juive. Moshé m’adresse un dernier regard imbibé de mélancolie, disant que tout ira bien, que ce n’est pas la fin. Au loin, des curieux s’arrêtent, la mort c’est intrigant, je crois, presque obsessionnel, si on figure que personne n’y échappe, la nôtre se fera au son des fusils, sous un ciel radieux. Mais il manque un frère à notre fraternité inédite, à peine ma pensée s’échappe, qu’ils ramènent Martial, le traînant presque par les pieds, couvert d’hématomes. Chef d’un réseau de Résistants bravaches, une gouache aussi grande que son affection, il a combattu en Afrique avec Farid contre les nazis. Tout est en place, c’est maintenant que nous allons franchir le dernier passage, ils ne pourront pas nous suivre là où nous allons.
Nous sommes les témoins d’un mal indicible, Ibrahim a vu les «Sonderkommandos» monter sur le toit des chambres à gaz, versant dans des orifices, les cristaux de zyklon B. Il faut faire disparaitre cette race, répétait Rudolph Hoss, commandant du camp d’Auschwitz, comme un dogme incontestable, que ces atroces SS appliquent sans vergogne, dénoué de toute humanité, afin d’assassiner les innocents. Ce camp, symbole mortel d’une folle entreprise, le I, le II puis le III, des complexes dont le monde n’a pas entendu parler. Qui va tolérer que cela soit seulement possible ? Ils ne m’ont pas cru, lorsque j’ai raconté ce que j’ai vu de mes yeux, on extermine des femmes, des enfants, en masse, dès la descente de la judenrampe. Le monde n’est pas prêt pour une telle horreur, l’humanité est fautive, permettant indirectement une diablerie n’ayant jamais eu lieu de mémoire d’hommes. Nous ne pouvions pas dire que nous ne savions pas, mon grand-père racontait que les Allemands avaient littéralement anéanti les Héréros et Nama en 1904, durant quatre longues années, sans que le monde s’en soucie. Après tout, l’esclavage a duré des siècles, vidant l’Afrique de sa substance. Mais dans cette folie, les juifs n’ont en rien contribué, mes lectures de la Torah fortifient mon âme, Joseph a été vendu comme esclave, Moïse s’est dressé de toute sa foi contre l’esclavage de son peuple.
Notre communion est une fraternité universelle, derrière laquelle d’autres se rallieront pour le salut de l’humanité. Puisque le monde n’a pas jugé utile de bombarder les gares de Duvory, d’Oswecim, cela aurait grippé la machine nazie, même détruire Birkenau, Monowitz, Auschwitz, aurait fait l’affaire, n’en déplaise aux alliés. Mais ils n’ont rien fait, la Terre les jugera un jour et tous sauront ce qui s’est passé dans ces camps de la mort. J’ai entendu l’arrivée de l’Amérique dans cet affrontement, étrangement très loin d’Europe, peu importe, tous on faillit. Ils ont capitulé devant un monstre froid, passif face à la pire des réalités. Moi, Awa Sow épouse Ba, 23 ans, je dis au monde qu’ils ont volé des âmes au camp I, près de la rivière Sola ; je ne peux imaginer une chose pareille, mais mon âme est désormais l’éternelle témoin, ce sera l’unique héritage, ma trace, que d’autres puissent aussi reprendre ce flambeau.
Comment croire que ces firmes, Topf à Sohne, ont fabriqué des fours, afin de réduire en cendres des millions d’individus. C’est au cœur des « moufles », des creusets, qu’ils ont déposé les corps jour et nuit, parfois vivant, oui vivant, pour les faire disparaitre dans un nuage épais. Nous allons mourir pour cette vérité, la mémoire ne se perd pas, elle se perpétue. Je ne suis pas triste en vérité, nous fonderons notre famille dans l’espérance d’un au-delà, plein des serments ayant remué mon enfance de tant de rêveries. En Afrique, on se prépare chaque soir pour le passage, on remercie le créateur pour une nuit de plus, comblé dans cette vie. On ne cessera de deviser, ils diront que je mens, mais je le répète, laisser les parler. Pour vous, je suis une inconnue qui raconte son histoire, mais aussi votre sœur, nous sommes les enfants du monde.
Aujourd’hui, ils vont nous fusiller, alors ne les laissez pas voler nos âmes. Je voulais vous toucher, attraper vos cœurs dans une...




