E-Book, Französisch, 240 Seiten
Teissier Fous de couleur opposée
1. Auflage 2023
ISBN: 978-2-322-54542-1
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 240 Seiten
ISBN: 978-2-322-54542-1
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Julia, artiste plasticienne renommée, vit en recluse depuis douze ans en recluse à Clairbrume, au coeur des Cévennes, et partage sa vie entre ses deux passions, la sculpture et les araignées. Sa virtuosité à associer étrangement les toiles de « ses filles » et ses oeuvres, lui confère une place unique dans le monde de l'art. Miguel est meilleur joueur d'échecs de sa génération. Ancien Champion du monde, admiré ou haï par ses pairs, il est recherché par toutes les polices, que vient-il faire chez Julia ? Ana, journaliste échiquéenne et ex-compagne de Miguel, rejoint elle aussi Clairbrume. Pourquoi trouve-t-elle la maison déserte ? Alors qu'elle commence à percer les secrets du passé, le danger rôde autour d'elle. La découverte de la vérité aura pour Ana des conséquences terrifiantes.
Jacques Teissier est né à Nîmes en 1945 et vit dans les Cévennes. Après avoir enseigné au Havre, puis à Saint-Jean-du-Gard comme professeur de collège, il publie en 2010 aux éditions Le Manuscrit un roman policier « Le cauchemar de Spinoza », puis chez BoD en 2022 un roman de science-fiction, « Pankosmia ».
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Dans l’étroit sentier parsemé de pierres qui roulaient sous ses pieds, Ana trébucha deux fois. Manque de visibilité, la nuit arrivait et ça n’allait pas s’arranger. Normalement, Clairbrume devrait être proche, peut-être un kilomètre selon son évaluation sommaire. Le seul problème se situait à l‘embranchement où elle avait laissé sa voiture, elle n’était pas certaine d’avoir choisi la bonne direction. Ana pesta un peu contre Ludeck, mais elle en voulait surtout à elle-même d’avoir suivi son conseil. Il craignait que les flics ne l’aient placée sur écoute, et sur sa demande insistante elle avait fini par laisser son iPhone chez elle, alors qu’elle aurait très bien pu l’utiliser. Il lui aurait suffi d’éviter toute parole compromettante et ce soir, elle aurait pu repérer son chemin sur une appli de randonnées, au lieu de se fier aux indications données par la vieille femme qui l’avait obligeamment renseignée à Albarat, une heure plus tôt. Un autre embranchement. Elle se souvint qu’il fallait prendre le chemin de droite, celui qui démarrait par une pente raide et traversait un bois de châtaigniers. La femme avait achevé son explication par ces mots : « Il vous faudra être en forme, ça grimpe dur. Mais bon, vous êtes jeune ! » Certes, sa jeunesse pourrait lui permettre de passer une nuit à la belle étoile si elle s’égarait, mais elle se sentait tout de même éreintée par les 1700 kilomètres de route qu’elle venait d’avaler en deux jours, depuis Lisbonne jusqu’à ce coin paumé des Cévennes. Sans compter un manque de sommeil récurrent depuis une semaine. Vingt minutes plus tard, à la sortie d’un tournant, une bâtisse massive se dressa devant elle. Elle masquait plusieurs corps de bâtiments qu’elle commença à découvrir en s’avançant sur une large terrasse recouverte de dalles de schiste irrégulières. Elle sut qu’elle était arrivée. La nuit s’était maintenant installée, aucune lueur ne sortait de la maison. Elle frappa sur la porte, puis le volet, et appela plusieurs fois. Comme elle s’y attendait, elle n’eut aucune réponse. Elle se décida à actionner en douceur le pêne de l’ouverture principale qui s’entrebâilla sans difficulté, trouva plutôt étrange pour une maison vide d’occupants de n’être pas fermée à clé. Elle ouvrit en grand et les gonds grincèrent dans un decrescendo plaintif. Ana tâtonna, ne parvint pas à repérer l’interrupteur et laissa la porte ouverte pour profiter de la lumière de la lune. Elle se trouvait dans la pièce aux statues décrite par Miguel dans l’unique lettre envoyée à Ludeck. Les statues étaient bien là. Elles sont toujours immobiles, pensa-t-elle, comme si elle s’était attendue à les voir brusquement bouger. Les toiles d’araignées étaient là elles aussi, qui les enveloppaient entièrement. Pour ce qu’elle pouvait observer dans cette semiobscurité, aucune déchirure ne les déparait, aucune poussière n’alourdissait leurs voiles. Elle se dirigea vers un étroit escalier en bois. Dans la pénombre, elle repéra un interrupteur fixé contre le poteau d’angle – un endroit improbable – et l’actionna, puis monta les marches grinçantes en essayant d’atténuer le bruit de ses pas. Sur le palier, quatre portes se répartissaient sur la longueur du couloir. Ana ouvrit la plus proche et entra dans une chambre minuscule. Un lit étroit, une petite armoire, une table et une chaise constituaient tout le mobilier. Elle s’écroula sur le lit sans même le défaire, n’aspirant plus qu’à dormir, dormir encore… et rêver, peut-être. Il faisait encore nuit quand elle s’éveilla brusquement. Une ombre furtive se glissait hors de la chambre et refermait la porte doucement, sans la faire grincer. Un homme ou une femme ? Après un instant de saisissement, elle se leva, quitta la pièce et arriva sur le palier. Trop tard. L’apparition avait eu le temps de descendre l’escalier, sortir de la maison et se fondre dans la nuit. Elle se rallongea sur le lit, ne put se rendormir et resta immobile en pensant à Miguel, à Ludeck, à Gotschal. Dans un interminable ressassement, elle revivait sans cesse la même histoire depuis plusieurs mois, essayant toujours d’évaluer sa part de responsabilité dans le drame qui s’était déroulé. Elle ne s’en inquiéta pas, elle savait que son questionnement nocturne serait, comme toujours, gommé par la clarté du jour. L’aube arriva. Ana était toujours allongée sur le dos et parfaitement éveillée lorsque le premier rayon de soleil apparut à travers un orifice du volet. Sa décision était prise : elle ne partirait pas avant d’avoir retrouvé la trace de Miguel. Elle sortit de la maison, s’éloigna d’une dizaine de mètres, arriva jusqu’au muret marquant l’extrémité de la terrasse, et compara ce qu’elle observait avec la description de la lettre. Elle énuméra à voix haute les éléments indiqués : la treille, le banc de pierre, le grand châtaignier dominant l’ancienne bergerie, la vigne vierge qui s’accrochait aux murs par larges plaques dentelées… Tout paraissait concorder, et pourtant quelque chose manquait. Les hauts murs de la maison vide semblaient appeler Julia. Ana ne connaissait d’elle que ce que Miguel avait écrit à Ludeck, à vrai dire peu de choses. Elle ignorait tout des raisons qui l’avaient poussée à vivre comme une recluse dans cet endroit sauvage. Était-elle partie avec Miguel ? Dans ce cas, pourquoi avoir laissé la maison ouverte en son absence ? Le soleil rendait le lieu moins inquiétant que la veille, Ana finit par se persuader que la visite de la nuit n’était qu’un rêve provoqué par la fatigue du trajet et le malaise que suscitait chez elle cette maison trop isolée. Elle se dirigea vers un bâtiment voisin, sans doute l’ancienne bergerie où devaient se trouver les araignées de Julia. La porte était fermée à clé. Elle n’insista pas. De toute façon, ce genre de bestioles l’angoissait. Avant de chercher les indices éventuels qui pourraient la mettre sur la piste de Miguel, elle devait se rendre au village. Elle avait besoin de ravitaillement. Le ciel commença à se couvrir de nuages, puis devint uniformément gris et triste. En empruntant le sentier pour la deuxième fois, elle découvrit ce qu’elle n’avait vu la nuit dernière qu’à la seule clarté de la lune. Elle avait mal perçu la végétation envahissante, presque étouffante, cette vie foisonnante excessive : trop d’arbres, trop de rapaces, de rongeurs, d’insectes, trop de hululements, de bruissements, de chuintements, de sifflements dans les branches, de craquements sourds sous ses pieds pendant sa marche, et surtout aucune présence humaine proche. La campagne de son enfance était sage, domestiquée, humanisée. Rien de tel ici. Dès que l’on s’éloignait de la maison, la seule trace humaine visible était celle du sentier qui se dirigeait par mille détours abrupts et apparemment inutiles vers la petite route communale le plus souvent déserte. L’arrivée à la voiture fut un soulagement. Elle se retrouvait dans un cocon, un endroit vivable et humain, presque chez elle, il lui fut même possible d’écouter sur la station radio Antena 3 les deux artistes portugais Boss AC et Valete, qu’elle appréciait particulièrement ces derniers temps. Les vitres closes et la musique la préservaient des bruits extérieurs et la coupaient de ce monde qui n’était pas le sien. Après une longue descente et un virage très sec vers la gauche, Albarat apparut en contrebas, avec le clocher de son église et ses maisons alignées sur le cours de la rivière, en une longue rue en enfilade sans âme et sans caractère. Aucun bistrot dans cette rue principale, c’était un bon révélateur de la décrépitude du lieu. Un seul magasin avait résisté à l’exode rural, à la fois épicerie, dépôt de pain et de journaux, il devait être le véritable cœur du village. Sur l’enseigne, à côté du mot Alimentation, le nom de Joseph Calment se détachait en lettres noires et en italique sur un fond jaunâtre délavé. Joseph Calment était un petit homme gras et chauve, dont le regard et le sourire...




