E-Book, Französisch, 140 Seiten
Tillier Mon oncle Benjamin
1. Auflage 2015
ISBN: 978-963-525-490-3
Verlag: Booklassic
Format: EPUB
Kopierschutz: 0 - No protection
E-Book, Französisch, 140 Seiten
ISBN: 978-963-525-490-3
Verlag: Booklassic
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Le grand-oncle du narrateur, l'épicurien docteur Benjamin Rathery, mene joyeuse vie a Clamecy. Endetté, il cede aux pressions de sa soeur, qui veut le marier a la fille du médecin de village Minxit. A chaque fois que Benjamin doit rendre visite a sa promise, il est sollicité en chemin par des rencontres de hasard qui l'empechent de se rendre chez Minxit, et lui permettent de se livrer a son gout de la conversation ou a ses facéties habituelles. Ainsi, a l'auberge de Manette ou il déjeune en compagnie d'un vieux sergent, il se fait passer pour le Juif errant et accomplit un «miracle» en guérissant un paralysé de la mâchoire. Parvenu enfin chez Minxit, il séduit cet alter ego, mais échoue aupres d'Arabelle, «une femme comme sur trente il y en a vingt-cinq», courtisée de surcroît par un hobereau, Pont-Cassé. Emprisonné pour dettes, puis libéré, il se bat en duel avec son rival. Arabelle s'enfuit avec Pont-Cassé, et ils meurent tous deux dans un accident. Benjamin soigne le malheureux Minxit, qui meurt en lui léguant tous ses biens. Le narrateur semble annoncer une suite: «Peut-etre verrons-nous plus tard quel usage il fit de sa fortune.»
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Chapitre 1 Ce qu’était mon Oncle.
Je ne sais pas, en vérité, pourquoi l’homme tient tant à la vie. Que trouve-t-il donc de si agréable dans cette insipide succession des nuits et des jours, de l’hiver et du printemps ? Toujours le même ciel, le même soleil ; toujours les mêmes prés verts et les mêmes champs jaunes ; toujours les mêmes discours de la couronne, les mêmes fripons et les mêmes dupes. Si Dieu n’a pu faire mieux, c’est un triste ouvrier, et le machiniste de l’Opéra en sait plus que lui. Encore des personnalités, dites-vous, voilà maintenant que vous faites des personnalités contre Dieu. Que voulez-vous ! Dieu est, à la vérité, un fonctionnaire, et un haut fonctionnaire encore, bien que ses fonctions ne soient pas une sinécure. Mais je n’ai pas peur qu’il aille réclamer contre moi à la jurisprudence Bourdeau des dommages-intérêts, de quoi faire bâtir une église, pour le préjudice que j’aurai porté à son honneur. Je sais bien que messieurs du parquet sont plus chatouilleux à l’égard de sa réputation qu’il ne l’est lui-même ; mais voilà précisément ce que je trouve mauvais. En vertu de quel titre ces hommes noirs s’arrogent-ils le droit de venger des injures qui lui sont toutes personnelles ? Ont-ils une procuration signée Jéhovah qui les y autorise ? Croyez-vous qu’il soit bien content quand la police correctionnelle lui prend dans la main son tonnerre et en foudroie brutalement des malheureux, pour un délit de quelques syllabes ? Qu’est-ce qui prouve d’ailleurs, à ces messieurs, que Dieu a été offensé ? Il est là présent, attaché à sa croix, tandis qu’ils sont, eux, dans leur fauteuil. Qu’ils l’interrogent ; s’il répond affirmativement, je consens à avoir tort. Savez-vous pourquoi il a fait choir du trône la dynastie des Capets, cette vieille et auguste salade de rois qu’avait imprégnée tant d’huile sainte ? Je le sais, moi, et je vais vous le dire. C’est parce qu’elle a fait la loi sur le sacrilège. Mais ce n’est pas là la question. Qu’est-ce que vivre ? Se lever, se coucher, déjeuner, dîner, et recommencer le lendemain. Quand il y a quarante ans qu’on fait cette besogne, cela finit par devenir bien insipide. Les hommes ressemblent à des spectateurs, les uns assis sur le velours, les autres sur la planche nue, la plupart debout, qui assistent tous les soirs au même drame, et bâillent tous à se détraquer la mâchoire ; tous conviennent que cela est mortellement ennuyeux, qu’ils seraient beaucoup mieux dans leur lit, et cependant aucun ne veut quitter sa place. Vivre, cela vaut-il la peine d’ouvrir les yeux ? Toutes nos entreprises n’ont qu’un commencement ; la maison que nous édifions est pour nos héritiers ; la robe de chambre que nous faisons ouater avec amour, pour envelopper notre vieillesse, servira à faire des langes à nos petits-enfants. Nous nous disons : Voilà la journée finie ; nous allumons notre lampe, nous attisons notre feu ; nous nous apprêtons à passer une douce et paisible soirée au coin de notre âtre : pan ! pan ! quelqu’un frappe à la porte ; qui est là ? c’est la mort : il faut partir. Quand nous avons tous les appétits de la jeunesse, que notre sang est plein de fer et d’alcool, nous n’avons pas un écu ; quand nous n’avons plus ni dents, ni estomac, nous sommes millionnaires. Nous avons à peine le temps de dire à une femme : « Je t’aime ! » qu’à notre second baiser, c’est une vieille décrépite. Les empires sont à peine consolidés, qu’ils s’écroulent ; ils ressemblent à ces fourmilières qu’élèvent, avec de grands efforts, de pauvres insectes ; quand il ne faut plus qu’un fétu pour les achever, un bœuf les effondre sous son large pied, ou une charrette sous sa roue. Ce que vous appelez la couche végétale de ce globe, c’est mille et mille linceuls superposés l’un sur l’autre par les générations. Ces grands noms qui retentissent dans la bouche des hommes, noms de capitales, de monarques, de généraux, ce sont des tessons de vieux empires qui résonnent. Vous ne sauriez faire un pas que vous ne souleviez autour de vous la poussière de mille choses détruites avant d’être achevées. J’ai quarante ans ; j’ai déjà passé par quatre professions ; j’ai été maître d’études, soldat, maître d’école, et me voilà journaliste. J’ai été sur la terre et sur l’Océan, sous la tente et au coin de l’âtre, entre les barreaux d’une prison et au milieu des espaces libres de ce monde ; j’ai obéi et j’ai commandé ; j’ai eu des moments d’opulence et des années de misère. On m’a aimé et on m’a haï ; on m’a applaudi et on m’a tourné en dérision. J’ai été fils et père, amant et époux ; j’ai passé par la saison des fleurs et par celle des fruits, comme disent les poètes. Je n’ai trouvé dans aucun de ces états que j’eusse beaucoup à me féliciter d’être enfermé dans la peau d’un homme, plutôt que dans celle d’un loup ou d’un renard, plutôt que dans la coquille d’une huître, dans l’écorce d’un arbre ou dans la pellicule d’une pomme de terre. Peut-être si j’étais rentier, rentier à cinquante mille francs surtout, je penserais différemment. En attendant, mon opinion est que l’homme est une machine qui a été faite tout exprès pour la douleur ; il n’a que cinq sens pour percevoir le plaisir, et la souffrance lui arrive par toute la surface de son corps ; en quelque endroit qu’on le pique, il saigne ; en quelque endroit qu’on le brûle, il vient une vésicule. Les poumons, le foie, les entrailles ne peuvent lui donner aucune jouissance ; cependant le poumon s’enflamme et le fait tousser ; le foie s’obstrue et lui donne la fièvre ; les entrailles se tordent et font la colique. Vous n’avez pas un nerf, un muscle, un tendon sous la peau, qui ne puisse vous faire crier de douleur. Votre organisation se détraque à chaque instant comme une mauvaise pendule. Vous levez les yeux vers le ciel pour l’invoquer, il tombe dedans une fiente d’hirondelle qui les dessèche ; vous allez au bal, une entorse vous saisit au pied, et il faut vous rapporter chez vous sur un matelas ; aujourd’hui, vous êtes un grand écrivain, un grand philosophe, un grand poète ; un fil de votre cerveau se casse, on aura beau vous saigner, vous mettre de la glace sur la tête, demain vous ne serez qu’un pauvre fou. La douleur se tient derrière tous vos plaisirs ; vous êtes des rats gourmands qu’elle attire à elle avec un lardon d’agréable odeur. Vous êtes à l’ombre de votre jardin, et vous vous écriez : Oh ! la belle rose ! et la rose vous pique ; Oh ! le beau fruit ! il y a une guêpe dedans, et le fruit vous mord. Vous dites : Dieu nous a faits pour le servir et l’aimer. Cela n’est pas vrai ; il vous a faits pour souffrir. L’homme qui ne souffre pas est une machine mal faite, une créature manquée, un estropié moral, un avorton de la nature. La mort n’est pas seulement la fin de la vie, elle en est le remède. On n’est nulle part aussi bien que dans un cercueil. Si vous m’en croyez, au lieu d’un paletot neuf, allez vous commander un cercueil. C’est le seul habit qui ne gêne pas. Ce que je viens de vous dire, vous le prendrez pour une idée philosophique ou pour un paradoxe, cela m’est certes bien égal. Mais je vous prie au moins de l’agréer comme une préface, car je ne saurais vous en faire une meilleure, ni qui convienne mieux à la triste et lamentable histoire que je vais avoir l’honneur de vous raconter. Vous me permettrez de faire remonter mon histoire jusqu’à la deuxième génération, comme celle d’un prince ou d’un héros dont on fait l’oraison funèbre. Vous n’y perdrez peut-être pas. Les mœurs de ce temps-là valaient bien les nôtres : le peuple portait des fers ; mais il dansait avec et leur faisait rendre comme un bruit de castagnettes. Car, faites-y attention, la gaieté s’accoste toujours de la servitude. C’est un bien que Dieu, le grand faiseur de compensations, a créé spécialement pour ceux qui sont sous la dépendance d’un maître ou sous la dure et lourde main de la pauvreté. Ce bien, il l’a fait pour les consoler de leurs misères, comme il a fait certaines herbes pour fleurir entre les pavés qu’on foule aux pieds, certains oiseaux pour chanter sur les vieilles tours, comme il a fait la belle verdure du lierre pour sourire sur les masures qui font la grimace. La gaieté passe, ainsi que l’hirondelle, par dessus les grands toits qui resplendissent. Elle s’arrête dans les cours des collèges, à la porte des casernes, sur les dalles moisies des prisons. Elle se pose, comme un beau papillon, sur la plume de l’écolier qui griffonne ses pensums. Elle trinque à la cantine avec les vieux grenadiers ; et jamais elle ne chante si haut – quand on la laisse chanter toutefois – qu’entre les noires murailles où l’on renferme les malheureux. Du reste, la gaieté du pauvre est une espèce d’orgueil. J’ai été pauvre entre les plus pauvres ; eh bien ! je trouvai du plaisir à dire à la fortune : Je ne me courberai pas sous ta main ; je mangerai mon pain dur aussi fièrement que le dictateur Fabricius mangeait ses raves ; je porterai ma misère comme les rois portent leur diadème ; frappe tant que tu voudras, frappe...




