E-Book, Französisch, 553 Seiten
Tissot / Mon Autre Librairie Vienne et la vie viennoise
1. Auflage 2021
ISBN: 978-2-491445-85-0
Verlag: Mon Autre Librairie
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 553 Seiten
ISBN: 978-2-491445-85-0
Verlag: Mon Autre Librairie
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Victor Tissot, 14 août 1844, Fribourg (Suisse) - 6 juillet 1917, Paris. Après des études à Fribourg en Brisgau, Tübingen, Leipzig et Vienne, il s'installe en 1866 à Paris, où il collabore au dictionnaire Larousse et au dictionnaire universel. De retour en Suisse, il devient rédacteur à la Gazette de Lausanne. Ses nombreux voyages deviennent pour lui la source d'une importante activité d'écrivain voyageur. Traducteur occasionnel de l'allemand, on lui doit aussi une dizaine de romans. Il se fixe à Paris en 1874, inaugure en 1891 la rubrique littéraire du Figaro, et assume la rédaction de l'almanach Hachette de 1894 jusqu'à sa mort. Il lègue à la ville de Bulle, en Suisse, les fonds nécessaires à la construction d'un musée et d'une bibliothèque.
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Première Partie
I. – La route. – De Venise à Vienne
Un jour à Venise. – Les rues, les églises. – Souvenir de l’ancienne république. – Vie des jeunes nobles. – Mœurs et habitudes. – Saint-Marc. – Le palais des Doges. – Le Ghetto. – J.-J. Rousseau à Venise. – Les ridotti. – Venise vue du Campanile. – Les deux Manin.
J’étais arrivé à Venise à sept heures du matin, au mois de février ; c’est le moment propice où le soleil écarte, comme des rideaux de soie, les nuages roses de sa couche et donne aux maisons ces reflets violets si délicatement irisés qui ressemblent aux pudiques rougeurs d’une vierge. On dirait que la ville a honte d’être surprise encore toute nue dans son bain, car les balcons sont déserts, les portes closes, les gondoles à l’amarre, les magasins fermés, les rues silencieuses ; seules, les notes argentines d’un clocher élevé s’égrènent dans les airs avec les pigeons de Saint-Marc. Tout prend des formes vaporeuses et aériennes, on se croirait dans le pays des rêves : la ville, muette et solitaire, flotte au-dessus des eaux comme une vision.
Cette heure matinale, avec le chatoiement plein de caresses de ses teintes, la saine fraîcheur de ses brises, est la plus charmante pour faire son entrée à Venise. J’y suis arrivé souvent le soir, mais toujours l’impression était mortuaire, malgré la clarté si douce des étoiles.
Le matin a quelque chose d’affable, de lumineux, de gai, qui convient aux âmes et aux villes tristes. L’air, vibrant de parfums et de rayons, réjouit les yeux et dilate la poitrine. – L’aube est une porte qui s’ouvre : la porte d’ivoire de l’espérance, tandis que le crépuscule est une porte qui se ferme, noire comme celle d’un tombeau.
À la patrie du Titien et de Véronèse, il faut les tons chauds des aurores ; l’eau des canaux et des lagunes n’est vraiment belle qu’avec des miroitements de nacre, des reflets d’acier et de saphir ; la jeunesse du matin rajeunit les vieilles façades tremblantes et infuse du sang dans les veines desséchées de leurs marbres ; les palais en ruine se redressent sous les premiers rayons de ce ciel d’or et de pourpre, et le pont du Rialto, avec ses persiennes vertes, ressemble, dans les nuageuses vapeurs du matin, à un arc-en-ciel resplendissant. Vous qui aimez Venise par les poètes qui l’ont chantée, n’entrez dans cette ville de la couleur qu’avec la lumière. Venise est une fille du soleil et non pas une fille de la nuit.
Ma gondole glissait lentement, comme un grand cygne noir qui rêve ; nous étions arrivés dans la lagune et je ne savais encore à quel hôtel je donnerais la préférence. Je passais en revue ces nobles demeures changées en vulgaires hôtelleries et je cherchais une enseigne et une exposition convenable. L’hôtel di Monaco, en face de la Douane de mer et de Sainte-Marie du Salut, m’attira par la coquetterie et la gentillesse de son architecture, sa terrasse, ses fenêtres mauresques, ses balcons sculptés à jour, son portique et ses colonnettes de marbre ; je rêvais là une jolie chambre lambrissée de chêne et dont la mosaïque riante eût été polie par la pantoufle de satin de quelque blonde patricienne. En m’accoudant à la fenêtre, je comptais voir le va-et-vient des gondoles, les chaloupes des navires à l’ancre, passer, chargées de marchandises ou de provisions, et la mer bleuir au loin, du côté du Lido. Déception amère ! On me fit monter dans une espèce de pigeonnier sans meubles et sans relation avec le personnel de l’hôtel ; un sicaire hardi aurait pu me lier dans un sac sans qu’il me fût possible de tirer un seul coup de sonnette.
La vue du vapeur du Lloyd qui devait partir à minuit et me transporter à Trieste me consola cependant de ce petit ennui. Une horloge sonna huit heures : j’avais la journée entière pour revoir cette Venise que j’aime, comme Montaigne aimait Paris, jusque dans ses verrues ; mais je me garderai bien de vous donner une description qui ne vous apprendrait rien de nouveau. Ce que j’ai fait à Venise tout le monde l’a fait, ce que j’y ai vu, tout le monde l’a vu. C’est la ville de la flânerie par excellence ; nulle part, le dolce far niente n’a plus de charmes. Voir un beau ciel, et sous ce beau ciel une belle mer, et au bord de cette belle mer des femmes belles ; que peut-on désirer de plus ? Venise avec des bruits de marteaux, des tumultes de rames, – Venise commerçante et industrielle, ne serait plus la Venise adorée des artistes et des rêveurs ; la physionomie qui lui convient est cette physionomie aristocratique et nonchalante de ville entretenue : le Titien l’a peinte sous les traits de Vénus ; Véronèse l’a drapée dans le brocart des courtisanes. Tout semble y vivre et y être fait pour l’amour, depuis ses colombes qui la remplissent de leurs roucoulements jusqu’à ses gondoles si propres aux aventures et au mystère. Ville de jouissances pour le corps et de plaisir pour les yeux, ville d’ivresse, de caresses et de tendresses avec son ciel bleu, ses jeux de lumière, ses palais vermeils peuplés de statues, décorés de fresques galantes, de glaces enguirlandées de fleurs, meublés de tables incrustées de porphyre et servies pour des noces de Cana païennes ! Ville de féerie, créée pour le cadre d’une composition mythologique, le décor d’une tragédie de Shakespeare ou la scène d’un duo d’amour.
On rencontre partout des tableaux pittoresques dans ces rues et ces ruelles où la vie s’étale librement en plein air ; j’ai couru au hasard à travers les encombrements des marchands de pastèques et de friture, m’arrêtant ici devant un bazar ou un magasin de bric-à-brac, soulevant là le rideau de pourpre d’une église aux autels éblouissants comme des soleils, aux murs tendus de draperies rouges à franges d’or, aux chapelles peuplées de groupes de marbre et toutes scintillantes d’étoiles de cierges. Les églises italiennes ont quelque chose de chaud, de passionné : elles sont pleines de séductions et de sensations ; dans cette atmosphère d’encens et de langoureuses harmonies, leurs fleurs de marbre exhalent des parfums de myrte et de citronnier ; on murmure le cantique des cantiques, on comprend les divines extases de sainte Thérèse, on éprouve comme une hallucination du paradis. Les hommes y tombent dans des contemplations extatiques, les femmes y ont des agenouillements de Marie-Madeleine.
Dans une de ces ruelles étroites au-dessus desquelles l’azur du ciel ressemble à une bande de soie bleue tendue d’une maison à l’autre, j’ai été témoin d’une petite scène qui aurait fait le bonheur d’un peintre de genre : Une jeune femme rieuse, en peignoir blanc, penchée à un balcon, dans l’attitude coquette d’une colombe de fable écoutant les propos d’un ours brun, descendait au moyen d’une ficelle un petit panier chargé d’une aumône qu’attendait, les bras et les yeux levés, un pauvre moine mendiant. Je crois même que le moine regardait bien plus la dame que le panier ; elle méritait cette attention, car elle était charmante, dans cette clarté bleuâtre des apparitions ; sa jolie tête blonde, au profil d’oiseau, émergeait d’une ruche de dentelles, comme la tête éveillée d’une linotte qui sortirait d’une touffe d’aubépine.
Je n’ai eu le temps ni de visiter les 164 églises ni de passer les 450 ponts de Venise ; j’en ai vu cependant assez pour que l’image de cette ville me poursuive sans cesse comme un mirage et un regret. Où la vie pourrait-elle être plus douce que dans ces gondoles voluptueusement balancées sur l’eau calme des lagunes ? Où l’enchantement de la pensée pourrait-il être plus merveilleux que dans ces palais ciselés, encadrant dans leurs murs de mosaïque les hautes glaces de Venise, et dans leurs plafonds dorés, les fresques et les toiles des maîtres de la Renaissance ?
À cette époque brillante, l’austère république retourne d’un pied léger au paganisme d’Athènes ; Véronèse peint des madones lascives et le Titien couche sur des draperies éclatantes des déesses qu’eût adorées la Grèce ; les églises se transforment en sanctuaires d’une religion sensuelle ; la ville entière change d’aspect, elle se laisse aller à tous les raffinements et à toutes les mollesses, et les gondoles qui glissent silencieuses à la tombée de la nuit ressemblent aux spectres de ces anciens pêcheurs, si grands dans les combats, si braves dans les tempêtes.
Pendant cette période unique de son histoire, quel merveilleux tableau offrit Venise ! On dirait une esclave favorite couchée sur des tapis précieux, aux pieds de son Sultan ! Elle prit le nom de « Reine de l’Adriatique », et elle régnait vraiment par la majesté de sa République, la splendeur de ses fêtes, le génie de ses artistes, la beauté de ses femmes. Puissance et richesses, arts, sciences, gloire, elle tenait tout cela dans sa main, – comme un sceptre de reine et une baguette de fée.
Vous figurez-vous la place Saint-Marc, par une soirée de printemps ? La vieille basilique étincelle comme une pagode ; ses chevaux de bronze semblent secouer une crinière de feu ; à côté, le palais ducal dresse sa façade merveilleuse, épanouit les ogives dentelées de ses fenêtres, et l’ange qui surmonte le campanile semble hésiter à reprendre son vol. Dans la foule qui se presse sous les portiques et sur la place, quel luxe, quelle fantaisie, quelle variété ! Les femmes sont parées de soie et de velours, elles portent des jupes en drap d’or et d’argent ; des constellations de pierreries brillent autour de leur cou et de leurs...




