E-Book, Französisch, 260 Seiten
Vance Faux Visages
1. Auflage 2019
ISBN: 978-3-96661-165-7
Verlag: Librorium Editions
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 260 Seiten
ISBN: 978-3-96661-165-7
Verlag: Librorium Editions
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Louis Joseph Vance est un écrivain américain de roman policier.
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I
SORTI DU « NO MAN’S LAND »
Sur le bord vaseux d’une petite mare, l’homme restait à plat ventre, sans bouger, sans plus bouger que ces pauvres morts dont les cadavres mutilés gisaient tout autour de lui, là où ils étaient tombés, depuis des mois ou des jours, des heures ou des semaines, au cours de ces luttes acharnées que les fantassins étaient absurdement forcés d’engager pour quelques misérables mètres de terrain contesté.
Seul de tout cet effroyable entourage, cet homme-là vivait et, bien qu’il souffrît les maux de la faim, du froid et de ses vêtements trempés, il était sans blessure.
Depuis qu’à la tombée de la nuit une vive escarmouche lui avait permis de s’échapper, sans être vu, à travers les lignes allemandes, il était resté à l’air libre, tour à tour rampant vers les tranchées britanniques, sous le couvert de l’obscurité, ou s’arrêtant dans une immobilité de mort, comme à présent, lorsque les fusées et les bombes éclairantes flamboyaient là-haut, incendiant la nuit de clarté impitoyable et montrant dans le moindre détail cette zone de terrain de deux cents mètres, jonchée d’indescriptibles abominations, qui séparait les combattants. Quand cela se produisait, le vivant n’avait d’autre ressource que de faire le mort, de crainte qu’un mouvement, aperçu par les yeux qui guettaient sans trêve aux créneaux des parapets de sacs à terre, ne lui attirât une balle.
Il était à présent minuit, et les lumières flamboyaient moins fréquemment, tout comme la fusillade se raréfiait… comme si l’abondance de la pluie eût abattu la haine dans le cœur des hommes.
Car il pleuvait dru – une averse monotone et obstinée qui cinglait dans un air lourd dont l’énervement pesait comme l’oppression d’un cauchemar ; son crépitement continuel noyait presque le fracas lointain des mitrailleuses vers le nord, dominait même le sourd roulement de la canonnade quelque part là-bas, derrière l’horizon, tendait un immense rideau de lances reluisantes et serrées entre les tranchées et sur toute cette terre désolée. Il pleuvait ainsi depuis midi, et rien ne laissait prévoir que cela dût s’arrêter jamais…
La fusée lumineuse dont la clarté l’avait cloué auprès de la mare, pâlit et s’éteignit en retombant, et, plusieurs minutes, l’obscurité régna, tandis que l’homme rampait à quatre pattes vers cette brèche qu’il avait remarquée avant la chute du jour dans le réseau des barbelés britanniques. Une fois seulement son avance fut interrompue, quand ses sens aux aguets lui apprirent qu’une patrouille britannique profitait de la fausse trêve pour pousser une reconnaissance vers l’ennemi ; elle trahissait son approche par les chuintements de pas furtifs dans la terre boueuse, par un juron contenu lorsqu’un homme glissait et manquait de tomber, et par le « chut ! » impérieux d’un officier réprimandant le maladroit. À l’instant, celui qui rampait se laissa tomber à plat dans la boue et resta immobile.
Presque au même instant, à la vue d’une longue traînée d’étincelles s’élevant en parabole des tranchées allemandes, les soldats imitaient son geste, et, aussi longtemps que cette triple étoile se refléta dans la vase, ils restèrent pareils à lui et aux morts indifférents. Il y en avait deux si près de lui que l’homme les aurait touchés en allongeant le bras, ce qu’il se garda bien de faire, et il eut soin de serrer les dents pour les empêcher de claquer et de retenir sa respiration. Et, les lumières éteintes, il n’osa bouger que quand la patrouille se fut relevée et éloignée.
Après quoi ses mouvements furent moins furtifs ; ayant un détachement des leurs sur le No man’s Land, les Britanniques n’iraient pas tirer sur des ombres. On n’avait plus à craindre que les balles des Allemands s’ils venaient à découvrir la patrouille.
Se relevant, l’homme s’avança en une attitude fléchie, prêt à s’aplatir à la première alerte de nouvelle fusée. Mais cette nécessité lui fut épargnée, et avant qu’on lançât d’autres engins éclairants, il s’était glissé à tâtons entre les barbelés. Une heureuse chance le mena à l’endroit même du parapet par où les Britanniques étaient sortis, indiqué par les montants, qui dépassaient d’une grossière échelle en bois.
Il s’était retourné, cherchant du pied le premier échelon, et commençait à descendre lorsqu’une voix enrouée l’interpella des noires entrailles de la tranchée.
— Fichtre ! Tu es bien pressé de revenir ! Qu’est-ce qui se passe ? Tu as oublié de mettre du patchouli sur ton mouchoir… ou quoi ?
La réponse de l’homme, s’il en fit une, se perdit dans un bruit d’éclaboussement : ses pieds avaient glissé sur les échelons vaseux, ce qui le précipita dans le flot d’eau croupie qui emplissait la tranchée jusqu’à hauteur du genou.
Se relevant tant bien que mal, il chercha vainement des yeux son compagnon car si la nuit était noire au dehors, c’était, dans la tranchée, l’opacité absolue, et l’homme ne pouvait distinguer absolument rien d’autre qu’une bande plus pâle là où les murs s’ouvraient à l’air libre.
— Eh bien ! et la politesse ? Tu ne peux pas répondre quand on te parle ?
Se tournant vers la voix, l’homme répondit en bon anglais, un peu trop soigneusement prononcé :
— Je ne suis pas de vos camarades. J’arrive des tranchées ennemies.
— Ah ! bien zut alors ! Haut les mains !
Le canon d’un fusil s’appuya sur la poitrine de l’homme. Obéissant, il leva les deux mains au-dessus de sa tête. Une seconde plus tard, il était aveuglé par le jet soudain d’une lampe électrique.
— Déserteur, hein ? Toi faire kamerad… ou quoi ?
— Kamerad ! répéta l’homme avec un accent de mépris. Je ne suis pas Allemand, je suis Français. Je suis venu à travers les lignes boches porteur d’un renseignement important que je désire communiquer à votre général.
— Tu te fiches du monde ! lança l’autre, sceptique.
Un nouveau bruit de barbotement se fit entendre dans la tranchée. Une troisième voix lança :
— Allô ! Qu’est-ce que c’est que ce raffut ?
— Viens voir toi-même. C’est un farceur qui dit qu’il arrive des tranchées boches porteur d’un renseignement important pour le général.
— Un sacré menteur, prononça le nouveau venu avec détachement. Tiens-le à l’œil. Probable que c’est encore un truc des boches. Et toi, là ! (Le barbotement se rapprocha.) Quel est ton jeu ? Réponds, si tu ne veux pas attraper une balle dans le ventre.
— Je ne joue aucun jeu, répondit l’homme patiemment. Je suis désarmé… votre prisonnier, si vous voulez.
— Je te crois que je veux. Sois tranquille. Mais quel est ce renseignement important ?
— Je ne le révélerai qu’à qui de droit. Ayez l’obligeance de me conduire sans plus de délai à votre général.
— Qu’en penses-tu, caporal ? interrogea le premier soldat. Un petit coup de baïonnette pour lui délier la langue ?
Après un instant d’hésitation, le caporal prit la lampe électrique du soldat et, à sa clarté, examina le prisonnier de la tête aux pieds, ce qui ne le renseigna guère de voir un grand gaillard, vêtu de la capote grise familière aux soldats allemands. Son visage n’était qu’un masque de boue où brillaient des yeux d’un éclat et d’une énergie surprenants.
— Garde tes mains levées, ordonna sèchement le caporal. Et toi, Gringer, fouille-le.
Appuyant son fusil contre le mur de la tranchée, la crosse hors de l’eau sur la banquette de tir, le simple soldat se mit en devoir de passer en revue la personne du prisonnier. Au cours de cet examen, il déboutonna et ouvrit la capote grise, découvrant une vareuse informe et un pantalon brun foncé en ersatz de lainage.
— Il n’a pas d’armes… Il n’a rien sur lui, pas même son passe-partout.
— Très bien. Retourne à ton poste. Je me charge de lui.
Prenant son fusil, le caporal y ajusta la baïonnette, puis la brandit d’un air significatif et ordonna :
— En avant, marche ! Tu peux baisser les mains, mais rappelle-toi que je suis ici derrière.
Le prisonnier obéit en silence et pataugea dans la tranchée inondée. Le rond de lumière, jouant sur son dos, lançait des éclairs dans l’eau noire qui tournoyait autour de ses genoux et faisait entrevoir des silhouettes emmitouflées postées à intervalles réguliers le long de la banquette de tir, la figure appliquée aux créneaux du parapet.
De temps à autre, les deux hommes passaient devant l’ouverture d’une cagna qui laissait filtrer la lueur d’une bougie par les fentes des portes improvisées.
De l’une de celles-ci, à l’appel du caporal, surgit un lieutenant somnolent qui écouta de mauvaise grâce son subordonné et lui commanda aussitôt d’emmener le prisonnier au quartier général du régiment en arrière des lignes.
Un peu plus loin, le captif et son geôlier s’enfoncèrent dans un étroit et tortueux boyau de communication. Pendant dix minutes, ils parcoururent un labyrinthe de fossés profonds, étroits, puants et si pareils les uns aux autres que le prisonnier s’étonnait de...




