E-Book, Französisch, 299 Seiten
Vance Le loup solitaire
1. Auflage 2019
ISBN: 978-3-96661-332-3
Verlag: Librorium Editions
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 299 Seiten
ISBN: 978-3-96661-332-3
Verlag: Librorium Editions
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Louis Joseph Vance est un écrivain américain de roman policier.
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I
L’HÔTEL TROYON
C’est à coup sûr Bourke qui a émis le premier cet aphorisme : on a beau connaître son chemin dans Paris, on ne s’y retrouve plus quand on cherche celui de l’hôtel Troyon. Mais aussi Bourke s’enorgueillissait d’être Irlandais.
L’hôtel Troyon occupait un coin parmi un labyrinthe de petites rues, bien à l’abri de l’affairement des boulevards Saint-Germain et Saint-Michel, tout voisins, et ce fut jadis un restaurant fameux, dont la renommée ne franchissait pas le cercle étroit d’une clientèle d’initiés. Il avait la meilleure cuisine de Paris, une cave sans rivale, des prix dérisoirement bas ; mais le baedecker l’ignorait. Et ses familiers s’en réjouissaient : à leur avis c’eût été un malheur que de lâcher sur un établissement aussi parfait les flots de touristes qui déshonorent sur la rive droite tous les sanctuaires de la gastronomie.
L’immeuble, peint d’un brun terne, possédait trois étages qui s’ornaient de persiennes vert foncé. Le restaurant occupait presque toute la façade du rez-de-chaussée : à une extrémité de sa rangée de fenêtres garnies de glaces, une porte à deux battants, nue et quelconque, s’ouvrait rarement et on la remarquait encore plus rarement.
Cette porte fermait l’entrée d’un large corridor à murs de pierre. Dans l’un de ses deux épais vantaux de chêne on avait pratiqué une porte plus petite pour la commodité des hôtes de la maison Troyon, qui par cette voie gagnaient la cour, lieu à demi couvert, ombreux et frais par les jours les plus chauds. De la cour, un escalier, de peu d’apparence, s’élevait tant bien que mal jusqu’au second étage, où il justifiait ses modestes prétentions : car les deux étages supérieurs de l’hôtel Troyon semblaient avoir été dessinés dans un cauchemar par un architecte qui aurait assisté à l’un des premiers vaudevilles du Palais-Royal.
Là-haut, un enchevêtrement moyenâgeux de corridors longs et brefs, compliqués de nombreuses dénivellations inattendues, de marches, de recoins et de portes mystérieuses, allaient dans tous les sens, et comme ils reliaient tout compte fait, une quarantaine de chambres à coucher, ils vous menaient immanquablement dans une autre chambre que la vôtre. Il n’existait ni salon ni salle d’attente, pas plus que la moindre salle de bains, et la seule eau courante provenait de deux robinets de palier, un à chaque étage. Les hôtes de marque ou les exigeants avaient une lampe pour se coucher, les autres montaient avec des chandeliers : il ne se brûlait de gaz que dans les corridors et dans le restaurant – des papillons asthmatiques qui, crachotant bleu dans des globes obèses, translucides et jaunâtres, allaient bien avec la décoration et le mobilier datant du second empire auxquels les ans avaient donné une patine moelleuse et plutôt foncée, car jamais rien n’était remis à neuf.
Ce genre d’installation suffisait aux clients de la maison Troyon. D’abord, ils n’étaient guère nombreux, et ensuite c’étaient presque tous des bourgeois entre deux âges, catégorie de gens qui détestent les nouveautés. Ils prenaient l’hôtel Troyon comme ils le trouvaient : les chambres leur convenaient à merveille, et le tarif en était modéré. À quoi bon troubler par des changements la paix immémoriale de cet établissement de confiance, si discret ? On y faisait à peu près ce qu’on voulait, pourvu que l’on payât sa note avec une régularité suffisante, et que l’on sût graisser convenablement la main qui tirait le cordon aux heures tardives de la nuit. Le père Troyon appartenait à une lignée d’hôteliers et avait l’âme généreuse ; quant à madame son épouse, elle n’appréciait qu’une chose au monde : les louis d’or…
C’est à la maison Troyon que, par un soir d’hiver de l’année 1893, fut conduit l’enfant destiné à s’appeler par la suite Michaël Lanyard.
À cette époque il devait avoir quatre ou cinq ans : l’âge où la conscience de la personnalité commence à s’éveiller et où la mémoire enregistre avec une irrégularité capricieuse. Il arriva à l’hôtel dans un état de surexcitation entraînant une réceptivité d’impressions quasi maladive, mais qui ne tarda pas à s’évanouir dans les profondeurs d’un sommeil sans rêves dû à une saine fatigue : et quand par la suite il lui arrivait de jeter un regard en arrière dans la brume des jours dont chacun avait fait un appel distinct et impérieux à sa jeune sensibilité, il ne retrouvait plus que des souvenirs singulièrement ternes et imprécis.
La première image distincte, c’était lui-même, personnage minuscule mais de toute importance, rencogné le cœur gros au fond d’un fiacre obscur. À côté de lui se tenait un homme qui marmottait des jurons dans sa moustache dès que les pleurnichements du petit menaçaient de devenir des hurlements authentiques : cette étrange créature avait des sucreries plein les poches et traitait les petits garçons, en public avec une roideur autoritaire, en privé avec une humble complaisance. La pluie tombait, monotone, avec cette continuité mélancolique propre aux hivers parisiens ; et le pavé des interminables rues inconnues ressemblait à du verre noir strié de lumières versicolores. Certaines de ces rues grondaient comme des bêtes affamées, d’autres au contraire se taisaient, mais leur silence n’en était pas moins menaçant. La pluie incessante crépitait sur le toit du fiacre et pleurait au long des vitres. À l’intérieur du véhicule un relent de moisi luttait sans succès contre la puanteur asphyxiante du cigare que l’homme rallumait à tout coup et laissait aussitôt s’éteindre entre ses lèvres. Au-dehors, les quatre fers du cheval, infatigables, battaient leur cadence morne : cloppety-clop…
Sous toutes ces impressions se dissimulait quelque chose d’indéfinissablement attrayant, quelque chose de triste, de doux, de puissant, qui appartenait en propre à l’enfant lui-même, mais qu’il ne réussissait jamais à atteindre. Vers ce quelque chose sa mémoire rampait à l’aveugle sur un pont étroit comme le fil d’un rasoir et interminable. Précédemment il y avait eu (à moins que l’enfant ne l’eût rêvé) un long et fastidieux voyage en chemin de fer, succédant à un autre en bateau, plus bref mais totalement odieux. Au-delà de ce point la mémoire avait beau faire, elle ne discernait plus rien. Et l’enfant renonçait à ses efforts instinctifs mais trop incohérents pour retrouver son histoire : sa vie quotidienne à l’hôtel Troyon lui fournissait d’ailleurs des sujets d’intérêt tyranniques et accaparants.
Madame y veillait.
Ce fut Madame qui s’empara de lui quand l’étranger l’eut attiré hors de la voiture, tout en pleurs, et qui l’emmena par une cour froide et humide, aux ombres lugubres, puis le fit monter à une chambre tiède et claire : elle lui faisait peur, avec ses yeux ternes et ses « envies » poilues sur la joue, cette Madame qui tirait de sa gorge de drôles de bruits lorsqu’elle parlait au petit garçon en présence de l’homme, des bruits qui voulaient être compatissants et maternels, mais qui, pour l’enfant du moins, signifiaient, hélas ! le contraire.
Puis le sommeil envahissant une jeune tête couchée sur un oreiller trempé de larmes… l’oubli…
Et c’était Madame qui gouvernait d’une main de fer l’étrange nouveau monde dans lequel l’enfant se réveilla.
L’homme était parti dès le matin, et l’enfant ne le revit jamais plus ; et comme ceux qui entouraient ce dernier ne comprenaient pas plus l’anglais que lui le français, il se passa quelque temps avant que le petit pût saisir les affirmations trompeuses de Madame lui disant que son père était en voyage mais qu’il ne tarderait pas à revenir. L’enfant savait bien que l’homme n’était pas son père, mais quand il fut en état de faire cette rectification, la chose avait cessé de l’intéresser : la vie lui était devenue trop pénible pour lui laisser le temps ni l’envie de mettre au point des questions aussi secondaires et accessoires que celle de sa descendance.
Le petit garçon apprit peu à peu à s’entendre appeler Marcel, ce qui n’était pas son nom, et il ne tarda pas à oublier qu’il en eût jamais eu un autre. Un peu plus âgé, il devint Marcel Troyon : mais à cette époque il ne savait déjà plus parler anglais.
Quelques jours après son arrivée on le fit passer de la chambre tiède et claire dans un cabinet froid et sombre donnant sur le boudoir de Madame, une sorte d’armoire meublée d’une mauvaise paillasse et d’une chaise boiteuse, privée de tout moyen de chauffage et d’éclairage et aérée uniquement par un vasistas au-dessus de la porte, mais comme Madame partageait l’horreur bien française des courants d’air et tenait en conséquence son boudoir hermétiquement clos les trois quarts de l’année, le vasistas n’arrangeait guère les choses. Néanmoins ce cabinet constitua pour le gamin son seul refuge durant plusieurs années : une fois là-dedans, seul, il était à l’abri des réprimandes et des bourrades que lui valaient des fautes dépassant sa compréhension ; mais jamais on ne lui accorda une bougie, et les ténèbres et la solitude en faisaient un lieu plein de terreurs pour la nature émotive et l’imagination du jeune enfant.
Il n’était toutefois pas trop mal nourri ; et on ne pouvait guère lui refuser la consolation d’oublier sa misère dans le sommeil.
Durant le jour, jusqu’à ce qu’il eut l’âge d’aller à...




