E-Book, Französisch, 255 Seiten
Vandrunen / Mon Autre Librairie En pays wallon
1. Auflage 2021
ISBN: 978-2-491445-98-0
Verlag: Mon Autre Librairie
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Profils de routes et de gens
E-Book, Französisch, 255 Seiten
ISBN: 978-2-491445-98-0
Verlag: Mon Autre Librairie
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
James Vandrunen, Le Havre, 15 février 1855 - Bruxelles, 14 novembre 1932. De père belge anversois et de mère française, James Van Drunen obtint son diplôme d'ingénieur civil en 1878. Chargé de cours à l'École polytechnique en 1887, ce professeur très apprécié vit ses chaires s'accumuler avec les années ; il termina sa carrière comme professeur honoraire, après deux ans de rectorat, de 1901 à 1903. Jamais il n'avait cessé d'écrire. Son talent unanimement reconnu ne l'empêcha pas de tracer une ligne étanche entre la technique et la création littéraire. Une modestie, ou une timidité, qui allait faire souffrir à son oeuvre un oubli immérité. Gageons que sa redécouverte lui rendra la reconnaissance qu'elle mérite.
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Le cabaret
Le cabaret... Un mot vaste et appelant... C’est la chapelle toujours en fête où trônent le plaisir et le repos.
Dans tout le pays, sur trois portes, une, au moins, montre, clouée au-dessus du linteau, la branche de houx séché ou de genévrier roussi qui dit au passant : Ici on verse à boire et on bavarde.
Le passant résiste peu. Il pénètre sous la branche-enseigne et il trouve toujours le même intérieur, le même décor traditionnel et national.
Une salle peu élevée donne dans la rue, dont elle semble faire annexe. Cette salle est dallée de carreaux de marbre commun ; le long des murs, sous les patères, des affiches annoncent les ventes de bétail, de chevaux et de poulains, glorifient des machines à coudre perfectionnées dont elles portent l’image ; à côté d’avis pour le recrutement et le remplacement des miliciens, flottent les papiers du notaire qui vendra des maisons toujours belles ; une annonce rose promet une brillante soirée suivie de bal qui sera donnée par l’Harmonie d’un village voisin dans des salons qui sont toujours magnifiques. Près de l’entrée de la cave, un petit comptoir, dont la peinture est usée ; des verres poisseux et ternes, des plateaux en étain, quelques sous qui traînent. Derrière le comptoir, contre le mur, monte l’étroite étagère qui porte sur ses rayons les gros verres, les chopes, une boîte de cigares, les verres à liqueur, les gouttes, les gouttes doubles – gendarmes, caps, potées, gailles – une rangée de bouteilles dont les étiquettes sont enluminées et gluantes, et les bouchons sales ; tout en haut de l’étagère s’aligne une rangée de flûtes à champagne, mais une poussière respectée trahit leur oisiveté. Un calendrier à éphémérides dit la date en chiffre gras sur un fond imagé. Avançant dans la pièce, et pavoisé de torchons à bordure rouge mis à sécher, le poêle arrondi, astiqué, passé à la mine de plomb, est coiffé d’un couvercle sur lequel se relèvent deux poignées en cou de cygne, la tête en cuivre poli. Cette « étuve » est reliée à la cheminée par un conduit horizontal, longé de deux tringles qui servent de séchoir ou d’appuie-main ; les pincettes et le « grawi » y sont suspendus. Une bouilloire chantonne sur le feu ; et tout autour, sur les carrés de marbre, du sable répandu fait des dessins clairs. La cheminée est haute et maigre ; la tablette, bordée d’un petit volant de percale, est garnie d’un crucifix de cuivre ou d’une pendule gagnée au jeu de balle par un parent de la maison ; aux extrémités s’épanouissent, dans des vases de porcelaine peinte, des gerbes de plantes séchées. Des chaises de paille ; sur les tables, recouvertes de toile cirée, des verres à moitié vides et des porte-allumettes ; une mauvaise suspension au-dessous d’un rond de plafond noirci ; une grande horloge ; un règlement de police qui interdit les charivaris ; une porte vitrée qui, le soir, montre sur la route ses clartés de couleur.
Parfois, au lieu de la branche ordinaire, l’établissement a une enseigne : Un verre de bière dont la mousse déborde, des fleurs, un jambon en coton rose et au-dessus, en lettres effacées : Au Café des Arts ou À la réunion des amis.
Allant et venant, l’œil inspecteur, une commère massive, les seins vagabonds, crache comme un brigadier et émaille de sacredié ! ses phrases grassement énergiques. C’est la cabaretière, qui affronte sans sourciller tous les propos qu’une politesse de rustre croit aimable de lui décocher, et elle riposte sur un ton affirmant qu’elle est femme à prendre un ivrogne par les deux épaules et à le passer dehors.
Au pays wallon, la vie se résume, se condense au cabaret ; c’est le rendez-vous général, l’endroit important d’une localité, c’est le repos bavard, le délassement ; le cabaret exerce un irrésistible attrait et sa porte est toujours en mouvement.
On y entre, en passant, pendant la journée, prendre une chope et un peu de chaleur ; on y accourt perdre un quart d’heure d’oisiveté ; on y vient pour un rien, pour voir qui s’y trouve, pour lire le Journal de Charleroi ou l’Organe de Namur. Pour une course à faire, on part une heure d’avance parce qu’il faut le temps de « prendre un verre » ; des amis se rencontrent, un cabaret doit être dans les environs, on se paie et on se rend les tournées ; une connaissance se fait : « Vous accepterez bien une chope » ; les marchés se scellent sur les tables. Ainsi, est-elle constamment active, la petite porte qui, à chaque poussée, lance des bouffées d’air vicié dans la rue. Le cabaret, c’est le complément obligé de tout, le terminus imposé ; plaisirs et affaires doivent passer par là ; on y va rire après la noce, on s’y console après un enterrement.
Mais, le soir surtout, la réunion est animée. Alors s’installent les habitués, ceux qui, réguliers et à l’heure fixe, viennent « faire leur estaminet ». Les maisons ferment leurs volets, le travail se tait et le cabaret se fait lumineux et bruyant : là, se passe la revue de la journée et de là s’éparpillent et rayonnent les dernières grandes petites nouvelles locales, les cancans les plus malins ; on y assure que le pain d’Hortense n’a pas levé ce matin et que le bourgmestre ira demain s’acheter un chapeau. C’est là que les mauvaises langues opèrent. Et comme il faut bien savoir ce qui se dit au cabaret, chacun y vient ; on y est à l’aise, loin des soucis et des préoccupations ; on cause, on discute, et chacun trouve des contradicteurs et des partisans à ce foyer public.
Les relents de bière, la fumée des pipes, les arômes de genièvre, les émanations de rinçures, l’âcre puanteur du pétrole, la lourdeur du renfermé sous le plafond noirci, le va et vient, le désordre et l’odeur de foule échauffée, composent une atmosphère spéciale, constituant au local une haleine et lui donnant des allures moins maison, moins chez soi, avec un peu de la rue passante : le bruit, le monde, la boue, les affiches, les rencontres. On n’est chez personne, tous sont chez eux. C’est la place publique chauffée et garnie de chaises ; les gens s’y coudoient, semblant passer, depuis le candidat député jusqu’au cantonnier ; c’est la foule mêlée, avec ses familiarités d’occasion ; le dernier valet choque son verre à celui de l’échevin ; le roulier qui arrive de loin cause avec un gros cultivateur ; ces conversations, debout, interrompues, le hasard des colloques, les rapprochements de professions diverses, les nouvelles connaissances, les avis de la masse, le travailleur qui raconte sa journée, l’oisif qui jette ses observations, apportent de l’animation, de la variété, de l’amusement, de l’intérêt – tandis que dans un coin on joue aux cartes. Et les longues heures du soir passent moins lourdes.
Dans le village noir et assoupi, le cabaret est seul le bruit et la lumière – et il appelle.
On y rit de tout, des scrupules de l’un comme de l’orgueil de l’autre. L’homme souvent a abandonné sa femme et ses enfants pour aller empêcher le médisant de s’en prendre à lui : on dirait qu’il lui est défendu de sortir le soir. Tant de villageois, après avoir acheté une vache ou repeint leur maison, se demandent avec anxiété ce qu’on dira à la réunion ?
À la campagne, le cabaret s’institue puissance ; cette assemblée potinante dirige les affaires de la commune et la politique du canton, et faufile ses enquêtes jusque dans l’intérieur des ménages.
Elles sont ennemies de la paix domestique, cette maison qui n’est à personne, cette famille de cabaretiers vivant en public. La fille souriant à tous d’un sourire intéressé, la cuisine faite dans la grande salle et soignée par des clients complaisants, ce poêle auquel chacun peut venir pour deux sous prendre un peu de chaleur, assuré d’être bien accueilli, le chien, flatté par toutes les mains, ces gens qui font commerce de boissons et de cancans, vivent entre leurs portes ouvertes comme des bohémiens sur une route.
Le culte du cabaret à outrance impose à toute fête de consciencieuses soûleries. S’amuser, c’est se griser. Il faut, pour un divertissement qui compte, accomplir le tour et le retour de tous les cabarets. Ils se mettent en bande et, s’ils sont vingt, un premier paie la tournée de chopes – histoire d’en faire payer dix-neuf par les autres, car le plaisir se mesure au volume de liquide absorbé. Les jeunes gens en ballade joyeuse avalent des déluges de cette bière jaunasse et clairette, une bière brune qui clapote dans l’estomac. À la fin des fins, remplis jusqu’à la gorge, submergés, ils se trouvent dans une stupéfaction bête, l’esprit ni grisé ni excité, mais inondé vif ; ils ne pensent aucune folie ; ils sentent leur pensée immobile, stagnante et muette. Ils ne recherchent pas cette note follette que pointe dans le cerveau une légère ivresse spiritueuse ; ils ne veulent pas cet excitant d’imagination, cette féerie pensante, cet emballement, avec un petit goût d’infini, que donne l’alcool. Ils se font brutalement ignobles...
Le cabaret est au village l’unique distraction. Rien n’offre une occupation aux loisirs. Rien donc n’est tenté pour combattre le gaspillage de belles forces vives dans ces écoles d’oisiveté. Ne devrait-on pas, par conscience tout au moins, risquer une tentative de sauvetage des intelligences qui se noient dans la boisson ?
Et pourquoi les troupes de défense nationale ne compteraient-elles pas un corps de conférenciers ruraux allant, d’une manière suivie, occuper les soirées campagnardes ?...




