E-Book, Französisch, 176 Seiten
Weber La barque de Charon
1. Auflage 2018
ISBN: 978-2-322-12581-4
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Novella
E-Book, Französisch, 176 Seiten
ISBN: 978-2-322-12581-4
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Tom Weber est un auteur luxembourgeois. Il a publié plusieurs recueils de poèmes en allemand, dont notamment "Mondscheinsonette" en 2016 et "glaswand" en 2017. Sur son blogue "just thoughts" il publie aussi des poèmes en français, en anglais, en luxembourgeois et en serbe-croate. Il est étudiant de littérature allemande et d'histoire à l'université de Trèves.
Autoren/Hrsg.
Weitere Infos & Material
Chapitre 1
Je déteste voyager en bus. Quoique, non, j’exagère bien sûr. J’aime bien prendre le bus quand il n’y a pas trop de monde. Je profite alors des deux sièges libres, j’écoute de la musique et métamorphose le regard vide qui se reflète dans la vitre sale du bus au début du voyage de mes pensées. Je ne peux pas affirmer avec certitude que d’autres personnes en font autant, mais j’en suis plutôt sûr. La plupart d’entre eux sont des rêveurs, et il m’est même arrivé de surprendre des adolescents, auxquels on reproche souvent d’être tombé sous l’emprise du matérialisme, surtout aujourd’hui, à regarder par la vitre du bus, le regard porté vers quelque chose de différent, de supérieur. C’est cette petite philosophie du quotidien qui nous est restée à l’ère du XXIe siècle. Il semble que l’époque des grands idéaux soit révolue. Dieu est mort, le communisme a échoué, le fascisme s’est étripé tout seul et notre démocratie libérale est prise dans la roue de hamster nommé discorde. L’homme moderne vit aujourd’hui à une époque où tout est prévisible et où tout a une valeur monétaire. Notre travail ne doit pas forcément nous plaire, mais être aussi utile que possible à l’économie. Les enfants sont aujourd’hui un investissement dans l’avenir et il faut le plus tôt possible faire d’eux un produit efficace en s’aidant de toute sorte de statistiques et de psychologie. Tout n’est plus qu’un énorme concours appelé vie, dans lequel personne ne connaît la récompense finale, mais où chacun sait qu’il veut gagner.
Dans ce monde, il n’y a pas de place pour les rêves. Les rêves sont sans valeur, on ne fait pas d’argent avec eux. Aujourd’hui, il faut presque avoir honte d’avouer à ses amis qu’on est un rêveur. Dans le meilleur des cas, on doit faire face à des regards empreints d’incompréhension ; dans le pire des cas, on doit faire face à la pitié, à des têtes penchées sur le côté et à une mine qui n’est réservée, en règle générale, qu’à un enfant venant d’annoncer que quand il sera grand, il sera superman. Mais je suis convaincu que nous sommes plus que des abonnés à Netflix et que des employés de bureau. Nous ne léguerons pas de formules, d’équations, ni de statistiques. Le vrai héritage de l’humanité sont ses histoires, son art, quelle que soit sa forme, et surtout les sentiments dont ils résultent. Des sentiments qui ne peuvent être résumés dans un émoticône ou dans un tweet d’à peine 140 caractères. Il se peut que regarder par la fenêtre du bus soit tout ce qui est resté à beaucoup d’entre nous, mais je ne crois pas qu’il en restera forcément ainsi. Jusqu’à un certain point, nous sommes tous des artistes, et plutôt que de concevoir la vie comme un grand concours, cela en vaudrait la peine de la voir comme une grande œuvre d’art collective. Nous pouvons tous y participer, nous pouvons écrire, peindre ou composer et laisser ensemble nos traces. Bien sûr, cela n’a rien à voir avec la réalité, j’en suis bien conscient. C’est un regard par la vitre d’un bus.
Cependant, je déteste vraiment le bus dans lequel je suis assis. Il est bondé de touristes en nage et d’un couple qui semble avoir spontanément décidé de divorcer sur le champ dans ce bus. Quelque part, je comprends bien pourquoi beaucoup de jeunes d’aujourd’hui préfèrent ne pas se marier. Il faut dire qu’il y a rarement eu autant de divorces qu’à notre époque et que ceux qui restent mariés semblent souvent attendre avec impatience que la mort les sépare, comme il leur a été promis au mariage. L’institution du mariage semble elle aussi être victime du grand concours. Pour réussir dans la vie, cela ne suffit pas en effet d’avoir un emploi, une relation compte aussi. Si on est toujours célibataire à 30 ans, c’est qu’on doit avoir un défaut rédhibitoire, et il arrive alors qu’on soit victime des tentatives presque maladives de ses amis qui cherchent à tout prix à jouer les entremetteurs. Lorsqu’on vit en couple, ce n’est pas vraiment mieux. La pression sociale est élevée et il faudrait qu’un petit ami ou une petite amie aboutisse rapidement, à un pacs tout au moins. Chaque bébé est un trophée et la séparation qui s’ensuit, accompagnée du litige concernant le droit de garde, participe pratiquement à l’ascension sociale.
Où reste alors le temps pour une vraie relation entre carrière et loisirs ? Qui peut encore prendre le temps d’apprendre à connaître une personne, de s’écouter mutuellement et peut-être même parfois de rêver à deux ? La discussion fréquente qui cherche à déterminer s’il s’agit d’amitié ou d’un peu plus est en réalité absolument superflue. Selon moi, deux amis réunissent toujours les meilleures conditions pour mener une relation amoureuse stable et durable. Je suis sûr que ceux qui investissent du temps et de l’attention dans une relation pour qu’elle soit plus qu’un arrangement pratique sont ceux qui se voient récompensés à la fin.
C’est peut-être pour cette raison que j’ai toujours préféré discuter de sentiments et de relations avec les femmes qu’avec mes amis masculins. Beaucoup d’hommes ont sans aucun doute l’avantage de ne pas être compliqués et de ne pas se poser trop de questions sur les sentiments, par exemple. Mais malheureusement, cela empêche beaucoup d’entre eux de comprendre l’importance des sentiments, surtout dans une relation. Il me semble que les femmes sont naturellement plus enclines à comprendre cette complexité. Pourtant, il fut un temps où les hommes voyaient les choses complètement différemment : pendant des siècles, c’étaient les hommes qui revendiquaient la sentimentalité comme étant une de leurs qualités et qui l’affichaient dans des œuvres littéraires émouvantes. Après tous ces fades machos qui ont marqué l’image de la masculinité ces dernières décennies, il est temps que les hommes redécouvrent les sentiments. Qu’un homme montre ses sentiments n’est pas efféminé ni une preuve de sa perte de virilité, au contraire, il ne fait que vivre sa condition humaine.
C’est tellement facile de juger les gens. À cet instant précis, je pourrais évaluer chacun des passagers de ce bus rien qu’à leur apparence. Nous le faisons si souvent, presque inconsciemment, et jusqu’à un certain point, c’est certainement un acte tout naturel. Je me demande toutefois ce qui reste alors de l’authenticité. Je me prends souvent à le faire et m’en veux même après coup. Car je reste persuadé que la sincérité existe, qu’elle a encore de la valeur dans ce monde qui accorde tellement d’importance à l’artificiel. Nous vivons à l’heure des étiquettes, magnifiquement propagée par la mode des hashtags, des mots-clés qui résument en ligne les principales tendances en quelques mots. Les histoires sont aujourd’hui plus courtes qu’avant, les thèmes sociaux centraux sont résumés en 140 caractères et un simple ou un sont largement suffisants pour étayer son avis. Plus c’est court, mieux c’est, à une époque où tout est et où un délai d’attente de plus de dix secondes nous procure des souffrances dignes d’une odyssée, nous n’avons plus le temps de détailler notre argumentation. Nous sommes sans cesse invités à juger : « Aimes-tu ceci, que penses-tu de cela », et les réactions sont à envoyer par simple clic. Pas étonnant que les referendums soient redevenus populaires, des votes qui traduisent exactement l’humeur du moment, et non pas un avis fondé et rationnel. Mais aujourd’hui, pour changer, je ne souhaite pas me lancer dans une discussion politique, pas même dans mes propres pensées.
Alors que toutes ces réflexions me passent par la tête, nous approchons de notre destination. Il m’arrive souvent de penser à des choses similaires, je me sens toujours un peu hypocrite après coup. Il me faut bien reconnaître que je suis moi-même loin d’être parfait. Mais je m’y essaie chaque jour et c’est peut-être déjà bien. Comment peut-il y avoir...




