E-Book, Französisch, 230 Seiten
Besse Décalage
1. Auflage 2025
ISBN: 978-2-322-66777-2
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 230 Seiten
ISBN: 978-2-322-66777-2
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
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Né en 1968, Christophe Besse a étudié la gestion d'entreprise en même temps que les philosophies postmodernes. Passant de l'une aux autres, il travaille dans le domaine des technologies numériques pour l'éducation, tout en développant une réflexion sur l'espace et le langage. Ayant retenu la leçon des cultures créoles, ses ouvrages mêlent étroitement les concepts et les images visuelles ou poétiques.
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CHAPITRE 2
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Puissance productive du décalage
Grand bouchon contre petits décalages. Apoplexie, souffle court. Notre psychologie tend à l’accumulation. Accumulation régressive, introvertie, coupable ou, à l’inverse, projective, expansive, agressive. Cela se termine souvent en explosion, ou en implosion. Cela s’intensifie puis cela casse. L’intéressant est alors la brisure, la rupture, car elle permet d’évacuer le surplus de vécu, aussi bien que de non-vécu. Excès d’un même genre, excès du même : lassitude.
Toujours la même chose : impression subjective ou constat objectif. Toujours plus : phénomène universel. Même en cas de diminution, d’épuisement, de raréfaction : augmentation négative, toujours plus de moins. Et re-lassitude.
Il faut considérer plus avant cette affaire de quantité : que le moins, accumulé, répété, s’interprète comme plus. Soit que l’enchaînement des retraits, des diminutions, s’apparente à une prise de volume, à une négativité accrue qui affirme la positivité d’un gain – à ce titre toute perte en série, tout supplément de déficit est un gain du point de vue de l’accumulation, qui tire son bénéfice (second) au passage. Soit que l’enchaînement ait un effet indirect sur l’esprit, un effet subjectif : quelle que soit la valeur de ce qu’il enchaîne (positive ou négative) l’esprit le prend comme supplément, continuité, accumulation d’action. Peut-être les deux possibilités se conjuguentelles, assimilant la soustraction à l’addition d’une couleur, sinon d’un signe, particulier. Ainsi, face aux pires dépressions, aux problèmes et aux échecs à répétition, confrontés à la décadence, au déclin, voire à la catastrophe annoncée, aux situations les plus désespérées, nous construisons encore, nous échafaudons des possibilités abstraites, des solutions putatives. Nous pensons, nous pesons jusqu’au vide, que nous remplissons de nos élucubrations. Il nous est manifestement impossible de diagnostiquer froidement l’absence, l’absurde. On a longtemps mis cela sur le compte de la religiosité : l’homme, ayant horreur du vide, parvient à l’occulter en s’enivrant de l’opium des croyances, aussi bien que des narcotiques les plus primaires. On pourrait également incriminer la fureur de construire, d’élaborer, d’échafauder. L’homme est un animal travailleur. De ses mains, de son esprit, il lui faut faire quelque chose. Il n’envisagerait pas d’exister sans agir, sans avoir, par son action, un impact, fût-il négatif, sur le monde.
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Équivalence, interchangeabilité du décalage et de la perte. En économie comme en psychologie le signe algébrique du mouvement, du déplacement, dépend largement du point de vue où l’on se place, de l’échelle adoptée, du système local de référence, voire même, simplement, de l’unité de mesure. Si en tant qu’individu je perds sur un plan, il est possible que je gagne sur un autre. Il est également possible que, restant sur le même plan mais considérant mon action à l’échelle de mon groupe d’appartenance, et à condition d’en élargir suffisamment la portée (famille, voisins, amis, collègues, concitoyens, congénères…), je m’aperçoive que ce groupe tire quelque bénéfice de ma perte individuelle et, réciproquement, quelque déficit de mon gain. Tant que je conserverai, que je réserverai la capacité d’élargir, d’étendre mon point de vue, je trouverai en moi les ressources nécessaires pour rebondir, pour intégrer, exploiter la nouveauté. La nouveauté est un plus et un moins, elle ajoute pour retrancher, elle prive pour prodiguer, elle obscurcit pour éclairer, elle nous surprend pour nous déprendre et pour, finalement, nous laisser reprendre le cours de notre vie. Ainsi avançons-nous, cahin-caha, un pas en arrière et deux en avant, dans une sorte de tango où le recul se mue en avancée, où le retrait se retourne en extraversion. Mais cette puissance cachée de la vie, cette capacité qu’elle a de recycler ses pertes, de surmonter ses échecs – c’est bien cela sur-vivre ou re-vivre –, cette botte secrète, cette sécurité inattendue, inespérée, a quelque chose, justement, de désespérant, comme s’il manquait à notre existence le vertige des profondeurs, la saveur des gouffres. Nous voudrions survoler les reliefs les plus tourmentés, quitte à installer préalablement un filet de sécurité, un relais de crédulité, un renfort métaphysique. La sécurité dans la platitude, la certitude du nivellement, le changement par la transition douce, l’adaptation par le calcul intégrateur, tout cela nous désole, nous isole du groupe et de nous-mêmes, nous ennuie. Profondeur de l’ennui certes, mais profondeur secondaire, dérivée de la première, de l’authentique, celle que nous regrettons de n’avoir pas connu. Sans effroi initial, sans catastrophe liminaire, notre vie piétine, patine, tourne en rond. Vivre intensément exige d’avoir surmonté une épreuve au départ, au partage premier de la vie, d’avoir arraché cette vie à des conditions impossibles, à des injonctions contradictoires. Victorieux d’un jeu de dupes, démystificateurs d’une tentative de tromperie, nous partons d’un rire sardonique en quête de notre Graal, nous escaladons les montagnes qu’une puissance anonyme a dressées sur notre route. Chacun de nos pas est alors une bascule, un complément savant, un jeu d’équilibre, un déplacement de notre centre de gravité dans une continuité maintenue, une translation sans heurt. Nous sommes le lien entre nous et nous-mêmes, nous nous tenons par la main. Cordée où nous tirons et poussons, où nous sommes les premiers et les derniers, où le cap est donné par le groupe qui n’est qu’une multiplication, une reproduction de nous-mêmes. Monde étrange peuplé d’ombres et de sosies reliés entre eux par des traits affinitaires, caravane montant et descendant par les voies, les défilés, les cheminées, les failles et crevasses qui prolifèrent sur la surface gercée de la terre – une terre dans laquelle nous reconnaîtrions la figure de la Mère, n’était l’indécidabilité foncière de notre identité prise dans les reflets, les apparentements, les scissions et les dédoublements. Malgré tous nos efforts pour éviter les pertes nous nous décalons sans cesse, à chaque respiration, chaque intention, chaque amorce de mouvement. Nous construisons comme une somme, une intégrale, un éventail de possibilités, une multiplication de franges, de bandes-frontières, de zones transitoires ; rien en nous n’est stable, solide, définitif ; nous bougeons, nous copions-collons, nous évoluons dans le vent et contre le vent, nous sentons que tout en nous est positif, s’agrège patiemment, et que de cet amoncellement d’expériences nous ne saurions nous défaire ; la défection est d’ailleurs ce qui nous tente et nous effraie, le trou béant est ce qui nous attire et nous menace, avec en son fond la terrible épine qui pointe, le mât de torture où serait exhibée notre effigie, spectre horrible prouvant, paradoxalement, que nous n’existons pas, que nous n’aurons été qu’un songe.
Un songe. Une rêverie. Un défaut. L’exact opposé de la plénitude non pas monolithique mais composite, que nous pensions atteindre par la succession des décalages, des emmarchements qui allaient soi-disant conduire nos pas de degré en degré vers une sorte de couronnement existentiel. Sur le sommet tronqué de la pyramide, dans le confort ouaté du penthouse, comblés de la gloire d’avoir (sur) vécu et, même, réussi dans la vie (sinon réussi notre vie), nous nous croyions définitivement débarrassés du négatif. La stratégie avait été la bonne, consistant à opérer par recouvrements successifs, dans la jouissance de ce qui s’enchaîne, de ce qui manifeste l’avancée inexorable de la volonté, de ce qui dépend de la vie et l’exalte en retour. Relation circulaire entre la volonté, sa réalisation et sa manifestation. Nous étions schopenhaueriens : le mot juste, la force tranquille, la désillusion satisfaite. Mais voici que transparaît le vide à travers toute chose, et que toute chose transparaît dans le vide même. Il se peut que la densité de notre vécu n’ait pas atteint un niveau...




