E-Book, Französisch, 157 Seiten
Doff / Mon Autre Librairie Une fourmi ouvrière
1. Auflage 2021
ISBN: 978-2-491445-81-2
Verlag: Mon Autre Librairie
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 157 Seiten
ISBN: 978-2-491445-81-2
Verlag: Mon Autre Librairie
Format: EPUB
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Quatre nouvelles, autour de quatre personnages savoureux de la Campine flamande. C'est une région que l'auteur connaît bien, pour y être née. Ces quatre portraits, fortement teintés de souvenirs personnels, nous emmènent entre l'Escaut et Amsterdam, au début du XXe siècle, visiter une couche sociale nettement défavorisée. Neel Doff prend pour nous décrire les détails de la vie quotidienne la même plume simple et sans fioritures que pour nous faire partager les émotions les plus tourmentées. Le témoignage n'en est que plus poignant.
Cornelia Hubertina Doff (Neel Doff), Buggenum 1858 - Ixelles 1942 Après une enfance de survie et de misère noire, après la crasse, la disette et la prostitution, elle rencontre son premier mari, Fernand Brouez, rédacteur en chef de la revue la Société Nouvelle. Celui-ci lui ouvre la voie vers une nouvelle vie. Son premier livre, une autobiographie qui frôlera le Goncourt, lui attire immédiatement une reconnaissance générale, sincère mais brève. Une carrière commencée trop tard, le gouffre de deux guerres... elle mourra pratiquement oubliée, en dépit de l'indéniable qualité littéraire de son oeuvre.
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Hanna La première fois que je la vis, elle était enfermée dans un objet en lattes sur roulettes, qui la soutenait sous les bras, ses petits pieds touchant à peine terre. Elle pouvait avoir un an. C’était une petite fille basanée, aux grands yeux noirs et au regard aigu. Elle riait et tapait des bras en avant pendant qu’elle roulait autour de la cour à la poursuite de la chevrette. Il était deux heures de l’après-midi. À quatre heures, quand je repassai pour aller goûter, une grosse petite femme était agenouillée devant l’objet roulant et donnait à l’enfant un sein gonflé et sale. Une heure après, comme je revenais, elle roulait toujours, et sa mère vaquait à sa besogne, allant du puits à l’étable, du four à la maison. À six heures, quand je retournai à l’hôtel, la petite créature était encore emprisonnée dans cet engin. Elle pleurait et était suspendue sous les bras, ses petits pieds ne pouvant plus la porter. La mère bavardait à travers la rue avec une voisine. – Mais, petite femme, votre enfant aura des jambes tordues si vous la laissez ainsi pendant des heures dans ce « machin ». Enlevez-la et asseyez-la plutôt par terre, si vous ne pouvez vous en occuper. La petite femme – le nom lui resta – s’approcha et, tout embarrassée de parler à une dame, me demanda si vraiment cela pouvait lui faire du mal à sa petite, puisqu’elle ne pouvait pas tomber. – Oui, ses jambes sont encore trop faibles pour pouvoir la soutenir pendant des heures. – Ah, je ne savais pas... Je dois faire ma besogne... Elle crie bien, mais les enfants crient toujours. Comment faire ? – Mettez une couverture par terre et l’enfant dessus, et laissez-la se débrouiller. Et je m’en allai. Le lendemain, en allant à ma villa qu’on était occupé à construire au haut de la colline, je vis l’enfant assise sur une couverture rouge, près du petit banc sur lequel la petite femme pelait des pommes de terre. – Ah, voilà ! fis-je. Ainsi ses petites jambes ne s’affaibliront pas et elle finira par se lever toute seule. – Nous ne pensons pas à tout cela... Il y a ici beaucoup d’enfants aux jambes de travers ; vous croyez, « medam », que ce pourrait venir de cela ? – Mais certes, je le crois. Elle hésitait. – Vous connaissez peut-être aussi quelque chose pour les yeux ? Je ne puis plus raccommoder un bas tant les yeux me piquent. Je la regardai. Ses yeux étaient rouges, avec dans chaque coin un dépôt de crasse. – Je vais vous donner une poudre. Je retournai à l’hôtel prendre ma boîte d’acide borique. Je lui expliquai la manière de s’en servir et insistai sur ce qu’elle devait se laver les mains avant les yeux. – Vous verrez, si cela ne les guérit pas, vous serez tout de même soulagée une fois débarrassée de cette crasse. Le lendemain, elle me guettait ; elle accourut vers moi, timide et rougissante, et me dit que ce lavage lui avait tout de suite fait du bien. Ainsi une raison de nous parler s’établit entre nous. Elle me montra tous ses enfants, dont Hanna, la petite sur la couverture, était la plus jeune. Je m’étais vite aperçue que cette petite femme était une créature affable et aimante, mais d’une ignorance et d’une incurie dont ses enfants et son mari étaient les martyrs. Quand Hanna eut deux ans, on lui donna un petit frère, mais il fallait s’en occuper et elle, Hannouchke, avait à se débrouiller seule. Sa petite figure, à l’expression âpre et intelligente, n’était débarbouillée un peu que le dimanche ; de son petit corps, on ne s’occupait pas ; elle avait les entre-jambes enflammés à vif, le petit cul écorché, la tête à croûtes de poux et une odeur d’excréments et de plaies. Ses traits se transfiguraient de convoitise quand on lui donnait une friandise. Elle allait lécher la crème de lait et mettait ses doigts dans le beurre, puis dans sa bouche, et dès qu’elle put atteindre, grimpée sur un petit banc, un rayon d’armoire, elle y chipait ce qu’il y avait de mangeable et se sauvait dans l’étable ou la grange pour le grignoter. À la saison des fruits, elle maigrissait et avait une diarrhée continuelle de manger des fruits pas mûrs : même une prune tombée dans le pissat de vache, elle la mangeait à peine essuyée à son tablier. Plus tard, à l’école, elle fut la meilleure élève. Beaucoup de petites devinrent ses amies parce qu’elle les aidait, pour une poire ou une boule de sucre, à faire leurs devoirs ; mais vers onze ans elle commença à refuser, avec une méchante joie, tout regard vers ses cahiers : voulait rester la première. Il n’y avait que la fille d’un des gros commerçants du village qu’elle continuât à aider, parce que cette relation la flattait. Peu à peu, par l’amabilité de la petite femme, je m’étais attachée à eux tous. Hanna exécrait les travaux de la ferme ; aussi à quatorze ans, quand elle sortit de l’école, allai-je avec elle à la ville pour lui trouver un atelier d’apprentissage. Elle fut acceptée, grâce à la manière dont je l’avais habillée, dans la meilleure maison de lingerie de l’endroit. En revenant elle aperçut, par la fenêtre du train, leurs vaches que son frère menait paître. Elle se pencha hors de la portière et, secouant ses bras en avant, elle jubila : – Plus de vaches ! plus de champs ! plus jamais je ne conduirai les vaches ! c’est bon pour les autres ! moi je serai une demoiselle. Et la figure enfiévrée de bonheur, elle rentra chez elle et s’attabla tout de suite pour manger le gâteau que j’avais rapporté de la ville. Mietje, sa sœur aînée, n’y comprenait rien : pour elle, les vaches, les champs, semer et récolter était tout ce qu’elle demandait à la vie. Pendant trois années Hanna apprit la lingerie fine et le français, et elle apprit bien ; mais elle ne voulait plus en rien aider aux travaux de la ferme, elle s’en désintéressait jusqu’à avoir peur des vaches, comme une citadine. Pour aller à son atelier, il lui fallait sa robe bien repassée et ses bas bien tirés ; c’est à peine si elle cirait elle-même ses souliers. Elle laissait tous ses soins à Mietje. Il lui fallait aussi du pain blanc, parce que les ouvrières lui avaient dit avec dédain : « Tu manges du pain noir ? » Mietje mit son orgueil à ce qu’elle ne fût pas la moins bien mise parmi ses camarades d’atelier, bien qu’elle sût que Hanna ne croyait plus qu’elle et que plus tard, quand elle serait lingère, elle ne voudrait plus se montrer avec sa sœur, la simple paysanne. Le paysan de Campine envoie ses enfants un peu à l’école et beaucoup à l’église ; dès qu’ils sont assez grands, il s’en fait aider aux champs et à la ferme, mais le reste du temps il les laisse sans aucune occupation ; tout autre travail lui semble des futilités. Que Hanna apprît donc à faire des petits plis dans des chemises et le français, cela préoccupait Door et la petite femme. Le vrai travail pour eux, c’était quand on allait au foin ou aux pommes de terre, et pour cela Hanna ne valait tout de même rien. Mietje seule comprenait et bâtissait tout un rêve sur l’avenir de sa sœur. Elle voyait déjà une de leurs fenêtres changée en vitrine où s’étalerait le linge fin que les dames de la cité charbonnière viendraient acheter. Hanna avait maintenant des jupes étroites et courtes jusqu’aux genoux, de hauts talons, un chapeau enfoncé dans les yeux et un air pimbêche qui en imposait à sa mère et à Mietje. Mais son frère Gilles lui allongeait des taloches si elle ne lui servait pas assez vite son café, et Door n’avait qu’à la regarder pour la faire trembler. Quant à moi, elle m’exécrait parce que la petite femme lui disait que j’avais nettoyé ses poux et ses plaies, que je l’avais habillée et payé son apprentissage, qu’elle devait m’être reconnaissante. Il paraît que la petite femme pleurait devant cette ingratitude. Moi, j’ignorais et les remontrances de la mère et l’impression funeste que cela faisait sur la vilaine âme de sa fille. Peu à peu elle prit aussi Mietje en aversion ; elle sentait que, sans les soins de sa sœur, elle n’aurait pu paraître décemment à son atelier. Il lui pesait de trouver bien ce que moi et Mietje faisions pour elle ; cependant elle acceptait nos soins avec âpreté, mais sans retour d’aucune aide ou amabilité. Il leur venait tant de paysannes pour les robes blanches, à petits plis, de première communion des fillettes que l’on décida chez la petite femme que Hanna n’irait plus à l’atelier mais travaillerait à la maison, aidée par Mietje. Et ma fois, elles se mirent à l’ouvrage avec courage et firent de bonnes semaines, et le père commençait à apprécier ces futilités. Mais bientôt Hanna, clouée du matin au soir sur sa chaise, les joues enflammées d’agitation, prit le métier en grippe ; elle lâchait souvent la besogne pendant des heures, au grand déplaisir de Mietje, et, les jambes engourdies, allait voisiner en grignotant de sa poche. Son grand agacement était de n’être pas encore considérée comme femme ; son corps ne se développait pas assez vite à son désir. « Ah ! des seins, et le reste ! » À la campagne les filles sont tardives et les garçons ne viennent que quand il y a de quoi tâter, et chez elle, mon Dieu, à dix-sept ans, il n’y avait guère de quoi tâter... Elle en était honteuse, mortifiée... Il y avait bien le vieux Kees, qui attirait chez lui les fillettes... Si elle y allait, c’était par curiosité, pour savoir à quoi servaient tous ces...




