E-Book, Französisch, 173 Seiten
Flaubert La Tentation de Saint Antoine
1. Auflage 2022
ISBN: 978-2-322-43163-2
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 173 Seiten
ISBN: 978-2-322-43163-2
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Paul Valéry avouait un faible pour La Tentation ; nous reconnaissons après lui que ce livre étrange et unique nous éblouit et nous séduit par l'évocation de tout ce qui nous manque, de tout ce qui peut solliciter ou surexciter nos facultés, nous faire enfin mieux comprendre, non pas seulement le rêve de saint Antoine, mais le rêve absurde, tragique et délicieux de la vie.
Gustave Flaubert est un écrivain français né à Rouen le 12 décembre 1821 et mort à Croisset, lieu-dit de la commune de Canteleu, le 8 mai 1880. Considéré, avec Victor Hugo, Stendhal, Balzac et Zola, comme l'un des plus grands romanciers français du XIXe siècle.
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II
Alors une grande ombre, plus subtile qu’une ombre naturelle, et que d’autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la terre. C’est le Diable, accoudé contre le toit de la cabane et portant sous ses deux ailes, — comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses petits, — les Sept Péchés Capitaux, dont les têtes grimaçantes se laissent entrevoir confusément. Antoine, les yeux toujours fermés, jouit de son inaction ; et il étale ses membres sur la natte. Elle lui semble douce, de plus en plus, — si bien qu’elle se rembourre, elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe ; de l’eau clapote contre ses flancs. À droite et à gauche, s’élèvent deux langues de terre noire, que dominent des champs cultivés, avec un sycomore, de place en place. Un bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce sont des gens qui s’en vont à Canope dormir sur le temple de Sérapis pour avoir des songes. Antoine sait cela ; — et il glisse, poussé par le vent, entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs rouges des nymphéas, plus grandes qu’un homme, se penchent sur lui. Il est étendu au fond de la barque ; un aviron, à l’arrière, traîne dans l’eau. De temps en temps un souffle tiède arrive, et les roseaux minces s’entre-choquent. Le murmure des petites vagues diminue. Un assoupissement le prend. Il songe qu’il est un solitaire d’Égypte. Alors il se relève en sursaut. Ai-je rêvé ?… c’était si net que j’en doute. La langue me brûle ! J’ai soif ! Il entre dans sa cabane, et tâte au hasard, partout. Le sol est humide !… Est-ce qu’il a plu ? Tiens ! des morceaux ! ma cruche brisée !… mais l’outre ? Il la trouve. Vide ! complètement vide ! Pour descendre jusqu’au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et la nuit est si profonde que je n’y verrais pas à me conduire. Mes entrailles se tordent. Où est le pain ? Après avoir cherché longtemps, il ramasse une croûte moins grosse qu’un œuf. Comment ? Les chacals l’auront pris ? Ah, malédiction ! Et, de fureur, il jette le pain par terre. À peine ce geste est-il fait qu’une table est là, couverte de toutes les choses bonnes à manger. La nappe de byssus, striée comme les bandelettes des sphinx, produit d’elle-même des ondulations lumineuses. Il y a dessus d’énormes quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs plumes, des quadrupèdes avec leurs poils, des fruits d’une coloration presque humaine ; et des morceaux de glace blanche et des buires de cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre, les yeux à demi clos ; — et l’idée de pouvoir manger cette bête formidable le réjouit extrêmement. Puis, ce sont des choses qu’il n’a jamais vues, des hachis noirs, des gelées couleur d’or, des ragoûts où flottent des champignons comme des nénuphars sur des étangs, des mousses si légères qu’elles ressemblent à des nuages. Et l’arôme de tout cela lui apports l’odeur salée de l’Océan, la fraîcheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines tant qu’il peut ; il en bave ; il se dit qu’il en a pour un an, pour dix ans, pour sa vie entière ! À mesure qu’il promène sur les mets ses yeux écarquillés, d’autres s’accumulent, formant une pyramide, dont les angles s’écroulent. Les vins se mettent à couler, les poissons à palpiter, le sang dans les plats bouillonne, la pulpe des fruits s’avance comme des lèvres amoureuses ; et la table monte jusqu’à sa poitrine, jusqu’à son menton, — ne portant qu’une seule assiette et qu’un seul pain, qui se trouvent juste en face de lui. Il va saisir le pain. D’autres pains se présentent. Pour moi !… tous ! mais… Antoine recule. Au lieu d’un qu’il y avait, en voilà !… C’est un miracle, alors, le même que fit le Seigneur !… Dans quel but ? Eh ! tout le reste n’est pas moins incompréhensible ! Ah ! démon, va-t’en ! va-t’en ! Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparaît. Plus rien ? — non ! Il respire largement. Ah ! la tentation était forte. Mais comme je m’en suis délivré ! Il relève la tête, et trébuche contre un objet sonore. Qu’est-ce donc ? Antoine se baisse. Tiens ! une coupe ! quelqu’un, en voyageant, l’aura perdue. Rien d’extraordinaire… Il mouille son doigt, et frotte. Ça reluit ! du métal ! Cependant, je ne distingue pas… Il allume sa torche, et examine la coupe. Elle est en argent, ornée d’ovules sur le bord, avec une médaille au fond. Il fait sauter la médaille d’un coup d’ongle. C’est une pièce de monnaie qui vaut… de sept à huit drachmes ; pas davantage ! N’importe ! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau de brebis. Un reflet de la torche éclaire la coupe. Pas possible ! en or ! oui !… tout en or ! Une autre pièce, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en découvre plusieurs autres. Mais cela fait une somme… assez forte pour avoir trois bœufs… un petit champ ! La coupe est maintenant remplie de pièces d’or. Allons donc ! cent esclaves, des soldats, une foule, de quoi acheter… Les granulations de la bordure, se détachant, forment un collier de perles. Avec ce joyau-là, on gagnerait même la femme de l’Empereur ! D’une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras lève la torche pour mieux l’éclairer. Comme l’eau qui ruisselle d’une vasque, il s’en épanche à flots continus, — de manière à faire un monticule sur le sable, — des diamants, des escarboucles et des saphirs mêlés à de grandes pièces d’or, portant des effigies de rois. Comment ? comment ? des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques ! Alexandre, Démétrius, les Ptolémées, César ! mais chacun d’eux n’en avait pas autant ! Rien d’impossible ! plus de souffrance ! et ces rayons qui m’éblouissent ! Ah ! mon cœur déborde ! comme c’est bon ! oui !… oui !… encore ! jamais assez ! J’aurais beau en jeter à la mer continuellement, il m’en restera. Pourquoi en perdre ? Je garderai tout ; sans le dire à personne ; je me ferai creuser dans le roc une chambre qui sera couverte à l’intérieur de lames de bronze-et je viendrai là, pour sentir les piles d’or s’enfoncer sous mes talons ; j’y plongerai mes bras comme dans des sacs de grain. Je veux m’en frotter le visage, me coucher dessus ! Il lâche la torche pour embrasser le tas ; et tombe par terre sur la poitrine. Il se relève. La place est entièrement vide. Qu’ai-je fait ? Si j’étais mort pendant ce temps-là, c’était l’enfer ! l’enfer irrévocable ! Il tremble de tous ses membres. Je suis donc maudit ? Eh non ! c’est ma faute ! je me laisse prendre à tous les pièges ! On n’est pas plus imbécile et plus infâme. Je voudrais me battre, ou plutôt m’arracher de mon corps ! Il y a trop longtemps que je me contiens ! J’ai besoin de me venger, de frapper, de tuer ! c’est comme si j’avais dans l’âme un troupeau de bêtes féroces. Je voudrais, à coups de hache, au milieu d’une foule… Ah ! un poignard !… Il se jette sur son couteau, qu’il aperçoit. Le couteau glisse de sa main, et Antoine reste accoté contre le mur de sa cabane, la bouche grande ouverte, immobile, — cataleptique. Tout l’entourage a disparu. Il se croit à Alexandrie sur le Paneum, montagne artificielle qu’entoure un escalier en limaçon et dressée au centre de la ville. En face de lui s’étend le lac Mareotis, à droite la mer, à gauche la campagne, — et, immédiatement sous ses yeux, une confusion de toits plats, traversée du sud au nord et de l’est à l’ouest par deux rues qui s’entre-croisent et forment, dans toute leur longueur, une file de portiques à chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette double colonnade ont des fenêtres à vitres coloriées. Quelques-unes portent extérieurement d’énormes cages en bois, où l’air du dehors s’engouffre. Des monuments d’architecture différente se tassent les uns près des autres. Des pylônes égyptiens dominent des temples grecs. Des obélisques apparaissent comme des lances entre des créneaux de briques rouges. Au milieu des places, il y a des Hermès à oreilles pointues et des Anubis à tête de chien. Antoine distingue des mosaïques dans les cours, et aux poutrelles des plafonds des tapis accrochés. Il embrasse, d’un seul coup d’œil, les deux ports (le Grand-Port et l’Eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que sépare un môle joignant Alexandrie à l’îlot escarpé sur lequel se lève la tour du Phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudées et à neuf étages, — avec un amas de charbons nons fumant à son sommet. De petits ports intérieurs découpent les ports principaux. Le môle, à chaque bout, est terminé par un pont établi sur des colonnes de marbre plantées dans la mer. Des voiles passent dessous ; et de lourdes gabares débordantes de marchandises, des barques thalamèges à incrustations d’ivoire, des gondoles couvertes d’un tendelet, des...




