E-Book, Französisch, 580 Seiten
Besse Le monde et nous
2. Auflage 2024
ISBN: 978-2-322-53197-4
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 580 Seiten
ISBN: 978-2-322-53197-4
Verlag: BoD - Books on Demand
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Que nous arrive-t-il dans l'espace ? Comment nos ressentis s'y déploient-ils ? Si l'on a pu dire de l'inconscient qu'il est structuré comme un langage, l'espace apparaît comme ce milieu où la conscience est mise au défi de sortir de soi, passant à travers les mailles du filet langagier pour atteindre une perspective universelle. Le chemin sera long et tortueux, qui nous conduira d'une subjectivité naissante et auto-centrée jusqu'à la perception sensible des multiples noeuds spatiaux qui nous entourent, et nous constituent. Il faudra une série abondante de textes, de poèmes, d'images, pour venir à bout des obstacles, des raccourcis trompeurs, des parcours labyrinthiques. Ainsi, au fil des pages du Monde et nous, c'est une somme d'esthétique spatiale et de rhétorique personnelle qui transparaît à bas bruit, cherchant à nous entraîner dans une logique transindividuelle où s'échange le souci de la rationalité contre la puissance de l'intuition. Traverser des territoires striés, des architectures symboliques, des champs narratifs et virulents, représentera un passage obligé, un "parcours du combattant", prix à payer - mais aussi plaisir instinctif et immédiat - pour conquérir un horizon unifié, une rêverie non en acte mais en espace.
Né en 1968, Christophe Besse a étudié la gestion d'entreprise en même temps que les philosophies postmodernes. Passant de l'une aux autres, il travaille dans le domaine des technologies numériques pour l'éducation, tout en développant une réflexion sur l'espace et le langage. Ayant retenu la leçon des cultures créoles, ses ouvrages mêlent étroitement les concepts et les images visuelles ou poétiques.
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AVANT-PROPOS
Comment donner une charge d’éternité à ce qu’on écrit ? Toute démonstration est fragile dans la mesure où elle s’offre à la contradiction. La science est falsifiable, c’est d’ailleurs sa qualité propre – et son honneur. À l’inverse l’assertion péremptoire, usant de l’argument d’autorité, n’obtient l’agrément que par la suspension du jugement. Pour échapper à cette alternative, il convient de construire un rapport au réel qui soit moins cognitif que perceptif. Échafauder une (dé)monstration qui soit plus d’adhésion que de conviction, qui compte sur la force synthétique de l’intuition. On y survole à dessein les arguments, leur enchaînement, sans les pénétrer vraiment. On élabore ainsi une philosophie plus narrative que discursive. Il y a certes argumentation dans les deux cas mais, dans la pensée narrative, celle-ci a tendance à se fondre, à se confondre, avec l’exposition de la thèse. Sorte de fondu-enchaîné de la pensée, de continuum assimilant, ramenant sur un même plan les moments habituellement clairement spécifiés dans le discours – exposition, définition, argumentation, développement, discussion… En littérature la narration a besoin d’une oreille accueillante pour lui donner crédit, pour l’objectiver. Sa réalité est transitive, dépendante de l’écoute d’autrui. Ici cependant, s’agissant de narration philosophique, cette transitivité du récit vers le réel se joue dans une parole adressée non plus à l’autre, mais à soi-même. Y sont mobilisés, à des fins de transfert de réalité, de « reportage » – au sens où l’on parle de reportage journalistique – des principes proches des vertus constructivistes du discours indirect libre : liberté dégagée de soi à soi, jeu d’auto-citation, d’auto-référence ; kaléidoscope subjectif, monade à facettes où viennent miroiter, comme piégés par la viscosité de la pensée, des fragments du réel ; solipsisme ouvert dont la souplesse d’articulation, la double pince – prise sur moi-même, prise sur le monde – parvient à attraper la globalité du réel, du donné ou, plutôt, et quoi qu’en dise la morale, du volé, du dérobé ; hold-up où le réel, sous la menace de la pensée, vient s’aplatir, se projeter sur la toile de notre conscience – instance cinématographique, déroulé psychédélique de notre perception. Ce film, ce spectacle font, pour la bonne cause, feu de tout bois. Le vocabulaire intellectuel, les termes propres aux sciences humaines y sont récupérés au service d’une intuition, par pure nécessité esthétique – entendue au sens premier de ressenti. L’utilisation baroque du lexique savant, brossé, chantourné, permet d’obtenir une brillance, certes surfaite, certes dangereusement proche de la pétition de principe, de la gratuité apparente, mais qui s’épanouit d’autant plus qu’elle ne sert qu’elle-même. Elle participe de la création d’une fiction, fiction de méthode à fonction « véridictionnelle ». Les mots sont utilisés dans leur abstraction, dans l’appréhension de leur sens intuitif non convoqué, non spécifié. Sous le régime de l’absence, par une prosopopée donnant la parole aux éloignés, aux morts, se développe une puissance d’évocation, d’imagination s’appuyant sur le sens commun en tant qu’il n’est pas explicitement énoncé. Une certaine noirceur de la pensée, confinant parfois à la morbidité, est le point de passage obligé pour densifier l’image ; le souffle glacé de l’abstraction permet d’aiguiser la compréhension, une fois admis l’arbitraire de certaines assertions ; la pérennité du sens se paie souvent de la dévitalisation, de la schématisation ou « spectralisation » du discours. Le discours est en effet d’autant plus périssable qu’il est plus explicite, objectif. En philosophie comme en politique on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens. Pour projeter le sens vers l’avenir, vers les autres, le discours se doit de monter dans l’ordre des degrés, de passer de la dénotation à la connotation. On pourrait y voir une hypocrisie, une stratégie du flou, mais l’engagement signifiant y est en dernière analyse aussi fort, aussi prononcé que dans un discours se retranchant derrière la recherche « désintéressée » de la vérité. Le discours démonstratif induit trop souvent un effet réducteur de sens, bien qu’il permette en apparence de toucher du doigt ce vers quoi il fait signe. Il s’enorgueillit de révéler le réel, mais la révélation n’est pas son apanage : le discours poétique s’en montre tout aussi capable. Toute révélation authentique est une ouverture qui se referme aussitôt sur l’esprit, dans l’esprit – moyennant quoi la polysémie du texte laisse le lecteur opérer lui-même la fermeture qui lui convient, elle lui laisse le choix des armes pour trucider, occire l’ouverture du sens, nécessairement éphémère, transitoire. Nul ne peut, en effet, se tenir en permanence dans l’ouverture de l’être, vivre constamment la tête dans les nuées. Il nous faut quelque chose à quoi nous raccrocher : à cela sert l’arbitraire, l’assertion délibérée. Le sens dépend toujours d’une conscience qui le précède et ne lui cède en rien. La question est : à quelle sorte de conscience avons-nous affaire ? Ici le problème de la subjectivité et de l’objectivité se rejoignent. Car une visée purement objective se contredit elle-même, se perd dans la subjectivité à laquelle elle prétendait échapper : en cherchant à serrer l’objet au plus près, au plus neutre, elle pose inévitablement la possibilité d’autres visions, quand le but serait plutôt d’englober, d’inclure toutes les visions dans une sorte de point de vue cubiste, kaléidoscopique. Si je veux voir sans être vu, demeurer extérieur à tout point de vue, éviter d’être moi-même objet d’un point de vue plus large, alors il me faut intégrer des points de vue différents, divergents, voire contradictoires ; ma vision se doit d’être dynamique, sans cesse reculant, élargissant sa focale, générant par là un flou, moins de mouvement que de modification – modification intérieure, nécesssaire pour saisir les choses extérieures, même statiques. Mouvement, dérapage contrôlé, cinétique du regard. Importance, pour la connaissance, du décrochage. Vitesse de libération atteinte par la gnose : dans un raisonnement, une démonstration, une analyse objective, arrive nécessairement un moment où l’on dérive, où l’on se met à divaguer, à déraper, où l’on prend son envol vers des notions enflées, tordues, extrudées, prises dans les vents du hasard. Les choses se disent au détour de la pensée et non dans la frontalité de l’examen, un peu comme en montagne on voit défiler et tourner les paysages, selon les circonvolutions du chemin. Une succession de points de vue, un fondu-enchaîné de vérités rendues visibles par l’imprégnation progressive d’un lecteur devenu voyageur, par l’accompagnement d’un écrivain qui s’en fait le guide et le conduit toujours plus loin, toujours plus haut, jusqu’à ce que manque l’air ordinaire et ne s’offre plus à respirer que celui, enivrant, des cimes. Mais vouloir (s’)exposer (aux) directement les conclusions, effacer les longueurs des démonstrations, rechercher l’effet de souffle d’une vérité intuitionnée d’un bloc, n’est-ce pas confondre la pensée et le langage, oublier la distance qui les sépare et permet, ou devrait permettre, d’exposer la pensée dans tous ses détails, avec la progressivité nécessaire à une bonne compréhension, sans en altérer pour autant l’authenticité, sans que les degrés et subdivisions du discours n’entament la cohérence de son...




