Colette | Bella Vista | E-Book | www.sack.de
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E-Book, Französisch, 150 Seiten

Colette Bella Vista


2. Auflage 2025
ISBN: 978-3-8190-3353-7
Verlag: epubli
Format: EPUB
Kopierschutz: 0 - No protection

E-Book, Französisch, 150 Seiten

ISBN: 978-3-8190-3353-7
Verlag: epubli
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C'est folie de croire que les périodes vides d'amour sont les « blancs » d'une existence de femme. Bien au contraire. Que demeure-t-il, à le raconter, d'un attachement passionné ? L'amour parfait se raconte en trois lignes : Il m'aima, je L'aimai, Sa présence supprima toutes les autres présences ; nous fûmes heureux, puis Il cessa de m'aimer et je souffris... Honnêtement, le reste est éloquence, ou verbiage. L'amour parti, vient une bonace qui ressuscite des amis, des passants, autant d'épisodes qu'en comporte un songe bien peuplé, des sentiments normaux comme la peur, la gaîté, l'ennui, la conscience du temps et de sa fuite.

Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette, est une femme de lettres, actrice et journaliste française, née le 28 janvier 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye et morte le 3 août 1954 à Paris
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GRIBICHE


Je n’arrivais pas avant neuf heures quinze. À cette heure-là, la température et l’odeur du sous-sol avaient pris déjà toute leur force. Je ne désignerai pas d’une façon précise le music-hall où je jouais, entre 1905 et 1910, un petit rôle dans une revue. C’est bien assez de rappeler que les loges d’artistes, au sous-sol, n’y avaient point de fenêtres ni de prises d’air. Le long des couloirs, percés régulièrement de cellules identiques, les portes demeuraient ouvertes en toute innocence dans notre quartier des femmes, les hommes — beaucoup moins nombreux qu’aujourd’hui dans les revues — campaient plus haut, presque à fleur de sol.

Quand j’arrivais, je tombais parmi des adaptées, qui occupaient leur loge depuis huit heures. Sous mes pieds, les degrés de l’escalier de fer résonnaient musicalement, les cinq dernières marches donnant chacune sa note d’harmonica : si, si bémol, do, ré, et sol une quinte en dessous… Refrain fidèle, que je n’oublie pas. Mais lorsque cinquante paires de talons grimpaient ou dévalaient en grêle selon les grands mouvements de figuration et de danse, les notes se mêlaient en une sorte de tonnerre aigu, dont les cloisons de plâtre, entre chaque loge, tremblaient. Un soupirail, à mi-chemin de l’escalier, marquait le niveau du rez-de-chaussée. Entr’ouvert parfois dans la journée, il laissait entrer les rampants poisons de la rue, et contre son grillage empâté de boue sèche se collaient, roulés par le vent, des lambeaux de papier aux ailes battantes…

En touchant le sol de notre cave, chacune de nous exhalait le slogan modéré de sa suffocation ; ma voisine d’en face, une petite Basquaise aux yeux verts, haletait un instant avant d’ouvrir la porte de sa loge, mettait la main sur son cœur, soupirait : « Ben crotte ! » puis n’y pensait plus. Comme elle avait la cuisse courte et le pied cambré, elle fixait à la gomme, sur sa joue gauche, un accroche-cœur, et portait le nom de Carmen Brasero.

Mademoiselle Clara d’Estouteville, dite La Toutou, occupait la loge contiguë. Longue, blonde à miracle, mince comme les femmes ne le devinrent que vingt-cinq ans plus tard, elle remplissait le rôle, muet, de commère pendant la première moitié du deuxième acte. En arrivant, elle soulevait d’une main diaphane, sur ses tempes, ses lourds bandeaux d’or très pâle, et murmurait : « Ah ! sortez-moi de là, je vas claquer… » Elle secouait d’abord derrière elle, sans se baisser, ses souliers. Quelquefois, elle tendait la main, d’un geste où la cordialité n’avait que peu de part ; mais elle s’amusait du mouvement de surprise que ne retenait pas toujours une main ordinaire, comme la mienne, au contact de ses doigts étrangement fins et fondants. Un moment après son arrivée, une froide odeur dentifrice nous faisait savoir que la délicate artiste entamait sa demi-livre de pastilles à la menthe. Grosse, rauque, la voix de Mademoiselle d’Estouteville lui interdisait les scènes de comédie, et le music-hall n’utilisait que son exceptionnelle beauté d’ange en verre filé. La Toutou s’en expliquait à sa manière :

— Moi, n’est-ce pas, en scène je ne peux pas dire les a. Dans un rôle, si petit qu’il est, c’est rare si tu ne trouves pas des a. Et comme je ne peux pas dire les a

— Mais tu les dis ! lui remontrait Carmen.

La Toutou laissait tomber sur sa camarade un regard bleu, sublime dans la bêtise, sublime dans le courroux, dans la perfidie et même dans les affres de l’indigestion :

— Voyons, mon petit, tu ne prétends pas en savoir là-dessus plus que Victor de Cottens, qui m’a essayée pour sa revue des Folies !

Lorsque sous son costume fait de ruisseaux de strass, qu’entr’ouvraient un genou teinté de rose, une hanche adolescente, la pointe d’un sein à peine formé, cette aurore chargée de givre montait vers la scène, elle croisait mon autre voisine, Lise Damoiseau, qui revenait d’incarner la Reine des Supplices, et qui relevait à pleins bras sa simarre de velours noir, sans souci de montrer ses jambes en manches de veste. Sur un cou en forme de tour, haut, légèrement élargi à sa base, Lise portait une tête construite des plus beaux matériaux noirs et blancs, un trésor de dents sans rivales entre des lèvres opulentes et tristes, des prunelles vastes, au centre d’une cornée un peu bleue, qui soutenaient et rejetaient la lumière. Ses cheveux profonds et huilés brillaient comme une rivière sous la lune. On lui confiait dans les revues les rôles maléfiques. Elle régnait sur l’Enfer des poisons, sur les Paradis maudits. Satan, Gilles de Rais, le Cauchemar de l’opium, la Décapitée, Dalila, Messaline prenaient les traits de Lise, artiste de peu de paroles, dont les costumiers dissimulaient habilement le petit corps sans mérites. Elle était loin, comme on dit, de s’en croire. Comme je lui faisais un compliment sincère, un soir, elle haussa les épaules, tourna vers moi le fixe éclat de ses yeux :

— Voui, dit Lise. La figure, ça va. Et le cou. Jusqu’ici, pas plus loin.

D’un regard à la grande glace balafrée que chaque passante consultait avant de gravir l’escalier, elle se jugea avec rigueur et lucidité :

— Je serais l’idéal pour le coup en jupes.

Après le dernier tableau apothéotique, Lise Damoiseau s’éteignait. Démaquillée, couverte de n’importe quoi de noir, elle remportait sa précieuse tête, son col altier cravaté de lapin. Sous le bec de gaz du trottoir, devant l’entrée des artistes, elle jetait encore quelque feu mal étouffé de prunelles et de dents, et disparaissait dans une bouche de métro.

Dans le corridor, il avait encore Liane de Parthénon, haute blonde à gros os ; Fifi Soada, qui se vantait de sa ressemblance avec Polaire ; Zarzita, qui soulignait la sienne avec la belle Otero, se coiffait comme elle, outrait son accent, épinglait au mur de sa loge des portraits de la ballerine célèbre et les désignait en ajoutant : « Seulement, moi, je danse ! » Il y avait une petite Anglaise hors d’âge, séchée, à figure de vieille nurse, prodigieusement agile ; il y avait une Algérienne toute en fesses, Miss Ourika, pour les danses du ventre ; il y avait… il y avait… Leurs noms, que j’ai à peine connus, sont loin. Je n’entendais d’elles, au delà des loges les plus proches, qu’une animale rumeur, faite de grincement anglo-saxon, de bâillements et de soupirs de prisonnières, de blasphèmes machinaux et d’une chanson, toujours la même, ressassée par une voix espagnole :

Tou m’abais fait serment
Dé m’aimer tendrement…

Un silence, parfois, maîtrisait tous les bruits proches, faisait place au bourdonnement lointain de la scène, puis une des femmes se libérait du mutisme dans un cri, un blasphème machinal, un bâillement, un lambeau de chanson :

Tou m’abais fait serment…

Ai-je été, à cette époque-là, trop sensible à la convention de travail, de parade, de lumières, de vide cérébral, de ponctualité, de probité roide, qui régit le music-hall ? M’a-t-elle inspiré de le dépeindre dans mainte page, avec un amour vif et superficiel et ce qu’il entraîne de banale poésie ? Peut-être. Il me reste acquis que parmi six années de mon passé je puis encore me délasser entre ses monstres et ses merveilles. Là brillent la tête de Lise Damoiseau, l’insondable et radieuse imbécillité de Mademoiselle d’Estouteville ; une Bouboule aux beaux seins qui pleurait, offensée, si on lui attribuait un petit rôle en robe montante ; le dos long, mollement vallonné, resplendissant, de je ne sais quelle Lola, Pepa, Concha… Là je rencontre tel gymnaste haut balancé, quittant, happant dans l’air les trapèzes nickelés, tel jongleur au centre d’un orbe de balles… Féerie et bureaucratie mêlées, je touche encore à volonté l’élément dense, limité, qui soutint mon inexpérience, borna heureusement ma vue et mes soucis pendant six années.

Tout n’y était pas joie, tout n’y était pas si pur que je l’ai décrit. Je veux parler aujourd’hui de mes débuts, d’une période où je n’avais encore rien appris, ni oublié, d’un milieu où je n’avais aucune chance de réussir, celui de la revue à grand spectacle. Quel étonnement ! Un seul sexe, noyant presque l’autre, régnant par le nombre, l’odeur, l’électricité monosexuées. Une foule féminine au sein de laquelle la tristesse se glissait barométriquement. Venue à la faveur d’une saute de vent, d’une molle pluie, l’humeur noire s’étalait, s’exprimait par larmes et injures, par une propension à mourir, des réflexes de peur et de superstition. Elle ne me gagnait pas, mais d’avoir fréquenté fort peu de femmes et souffert par un seul homme, je l’accueillais bien, et même je lui prêtais des vertus, alors qu’elle n’était qu’hystérie latente, neurasthénie d’ouvroir, telles qu’en manifestent les femmes parquées loin de l’autre sexe arbitrairement et inutilement.

Mon rôle, au programme, s’intitulait Miaou-Ouah-Ouah, sketch. En l’honneur de mes premiers « Dialogues de bêtes », les auteurs de la revue me confiaient le soin d’aboyer, et de miauler, le reste consistant surtout en un maillot mordoré et un petit pas de danse. Pour monter vers la scène et revenir, je passais devant la loge de la vedette — on disait l’ « étoile » — personne distante, qui n’ouvrait sa porte qu’à des amis personnels, et ne longeait les corridors que...



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