Colette | Le Fanal bleu | E-Book | www.sack.de
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E-Book, Französisch, 139 Seiten

Colette Le Fanal bleu


1. Auflage 2025
ISBN: 978-3-8187-6731-0
Verlag: epubli
Format: EPUB
Kopierschutz: 0 - No protection

E-Book, Französisch, 139 Seiten

ISBN: 978-3-8187-6731-0
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Que nos précieux sens s'émoussent par l'effet de l'âge, il ne faut pas nous en effrayer plus que de raison. J'écris « nous » mais c'est moi que je prêche. Je voudrais surtout qu'un état nouveau, lentement acquis, ne m'abusât point sur sa nature. Il porte un nom, il me forme à une vigilance, une incertitude et des acceptations nouvelles. Ce n'est pas que je m'en réjouisse, mais je n'ai pas le choix.

Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette, est une femme de lettres, actrice et journaliste française, née le 28 janvier 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye et morte le 3 août 1954 à Paris
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Genève, 1946.

Je reviens de Genève, qui vit active à petit bruit. La singulière existence du malade en traitement au centre d’une cité étrangère, je ne lui trouvai d’abord que peu de ressemblance avec ma vie, adaptée depuis longtemps et de si bonne volonté à un mal, à ses plaisirs et à ses peines, à une ville aimée où je n’avais presque pas besoin de la douleur pour agencer une imitation de thébaïde, toute de solitude arbitraire et de capricieuse sociabilité.

La capitale suisse, je ne la sentais ni ne l’entendais autour de moi, en bas de ma case d’hôtel. Il est vrai que son pavé actuel est lisse, et son trafic dépend de voitures silencieuses. Une charrette à bras ramasse le matin les feuilles et les brindilles du petit square. Et les papiers ? Non. Il n’y a pas de papiers par terre à Genève. La petite charrette à bras roule sur deux gros boas pneumatiques. Je ne vois de ma fenêtre, sur un lé de quai, à un angle de rue, que des automobiles miroitantes comme des pianos neufs.

Les premières semaines d’un long traitement comportent ensemble l’accalmie et l’exaspération, si je compte l’accablement pour calme. Il me suffisait de me rappeler des séjours, brefs, vieux de trente ans, à Genève, dans une pension de famille où des artistes de théâtre et de music-hall, comme moi modestement fournis de pécune, hantaient une table d’hôte. Un Genève tout rayé de pluie. Mes poches s’emplissaient d’altruistes cigarettes (je ne fume pas), de petites montres en acier noir et en nickel, qui coûtaient bien dix francs pièce, dans le temps où le franc suisse équivalait au franc de France…

Revenue à Genève en 1946, j’y attendis, pendant qu’avril hésitant approchait, le retour d’une partie de mes forces, plutôt celui de mon optimisme — c’est la même chose — sinon l’extinction de la douleur, et aussi qu’une appréhension, presque exclusivement physique, cessât de s’opposer à la perception de la ville et de la nation. Étais-je donc si réduite, qu’au début le mont d’argent dur, par-delà le Léman, ne m’apparut que comme une réplique des cartes postales ? Il le faut croire, puisque le grand jet d’eau, issu du lac et qui brandi, roidi, constamment y retourne, je ne le regardais que comme un jouet majestueux, un épi, une semence éployée au vent, rebelle au vent. Il le faut croire, puisqu’il ne fut pas question, dans le commencement, de triompher d’un état de dépendance et d’humilité devant le thérapeute qui entreprenait de me défendre.

J’apprenais, premièrement, le comportement du patient en traitement, auquel mes médecins amis ne m’avaient pas dressée. J’apprenais la ponctualité, l’accoutumance, et quelles heures amenaient l’entrée d’un étranger puissant, bien intentionné et inexorable… L’heure de craindre, tout en l’appelant, un certain homme, un homme nouveau. Par chance, cette heure-là se chargeait d’une tenace coquetterie, réclamait la combinaison rose, la chemise de nuit nouée d’un ruban frais, la robe de chambre lissée d’un coup de fer. L’instant qui précède l’entrée d’un tel homme plein de pouvoir est plus émouvant que ne sont ses sévices en piqûres, pétrissages, profondes délégations électriques, auxquels sa présence réelle est un adoucissement. Après le cri involontaire ou le grommellement, je me permettais le rire plus décent que le sanglot, le blasphème cordial, une grosse plaisanterie que le médecin excusait. Puis je bénéficiais d’un moment de conversation extrêmement agréable, affectueux, allégé, délivré de moi, et… « cher docteur, à demain ».

J’avais bien oublié mon Genève d’autrefois, puisque aux premières sorties en voiture, à la nuit d’avril tombante, je m’étonnai si fort que la ville fût ce lâcher de piétons, de cycles, de silencieuses voitures américaines, cette affluence sans vacarme, cette activité sans chocs, cette hâte sans confusion. Et surtout, quelle fête d’électricité, pour le plus grand étonnement de mes six années de réclusion parisienne au sein du bleu de cave, du noir de guerre, du rouge de lumignon. Un bain de lumière rose prodiguée changeait en viviers frémissants les cases, débordantes et ordonnées, des magasins agencés pour la victuaille, la dentelle, la chaussure et les parfums. Je ne cessais de m’étonner. Quoi, le chocolat à portée de la main, et les gâteaux, dans les pâtisseries qu’on dépouille et n’épuise point ? À portée de ma main, de ma bouche sevrée, le lait, le lait, pur, révéré, vendu à toute porte, le lait que la condition des « V », à Paris, dispense goutte à goutte et bleuâtre ? Tout un chacun, moi comprise, peut ici s’asseoir dans un restaurant-jardin, ou chez le confiseur-glacier, et demander une tasse, deux, trois tasses de lait et les obtenir ? Loisible à tous de le boire dans une coupe rouge à pois blancs, ou bleue comme la pervenche ? Le boire invisible et sapide dans un grand gobelet de galalithe aussi blanc que lui ? Le mander à n’importe quelle heure, dans ma chambre d’hôtel, glacé et privé d’expression, ou tiède et évocateur du pis satiné, le teinter de café, le varier, mousseux, échauffé de vanille, de sucre et de rhum ? Je ne pourrai de longtemps me rassasier de voir le lait courir la ville aux mains des enfants dans une boîte bien fourbie, de le contempler jalonnant ma promenade sur roues, confié sans défense au portillon entrebâillé des chalets, balancé à une branche basse parmi les cerises vertes, déposé solitaire sur le petit mur de clôture et veillé par le chat !

À qui ne peut flâner sur un trottoir, se fier à des chances et des caprices de piéton, il n’est que des vues superficielles, de fuyantes cités, des édifices enrichis de séduisantes erreurs optiques. Non seulement je suis, d’ores et déjà, décidée à me contenter de celles-ci et celles-là, mais je m’y encourage. Qu’ai-je à perdre ? Plus rien. Au contraire. Les illusions accourent. Mais non, ceci n’est pas une tondeuse à haies, c’est le nouvel ustensile qui fait le café tout seul. Et ce joli objet d’une courbe si suave, non, ce n’est pas le support idéal pour polygonum grimpant, c’est un presse-pantalons. Car ici l’invention pratique fait merveilles. Certains magasins, qui s’intitulent modestement « quincaillerie », jusqu’à quand me seront-ils inaccessibles ? Je voudrais du moins coller mon nez contre leurs vitres, m’enivrer de bois verni, de hêtre rosé, de fer émaillé et d’aluminium, tant l’ingéniosité suisse éveille, à leur vue, l’idée d’art et d’harmonie. Par contre, les magasins consacrés aux bibelots artistiques…

Mais personne ne m’a priée de critiquer l’art, de dénombrer le paysage peint, le nu rosé, la nature morte, et quel besoin puis-je avoir d’un sous-main en cuir gravé, d’une cristallerie ornementale ? Laissons l’art en repos, il me le rend bien quand je frôle, au train ralenti de ma voiture, les magasins où toute denrée semble frais pondue. L’art, ici, c’est l’état d’innocence, le soin jaloux, la vendeuse intacte ; l’art, le luxe, c’est le papier, papier gaufré, dentelé, plissé, doré, le papier prodigué, blanc comme la neige, bleu comme le glacier. Comparé à lui, à son hygiénique abondance, le linge de notre France pauvre, contrainte à la parcimonie, exploité coin de serviette après coin de serviette, nous dégoûtera un peu.

Des bananes, des pommes d’arrière-saison encore juteuses, des fraises de primeur, des oranges, des œufs, de la crème fouettée ou non… Par contraste, point de fromage sinon au gramme, ni de riz, ni de beurre, sauf par ruse et combine. Et de nous esclaffer : « Pas de gruyère en Suisse ? Elle est bien bonne ! » Nous prenons ça pour une brimade humoristique, jusqu’à ce que nous reprenions notre sérieux devant la gravité et le naturel des autochtones : « Non, il n’y en a pas en ce moment », dit la charmante jeune femme genevoise. Elle porte des robes de couturier, des joyaux. Mais elle n’a pas de gruyère, ni de beurre. Elle est entraînée au respect des restrictions, et ne triche pas. Peut-être qu’ils n’ont pas de diable en Suisse…

Et gavés d’autre sorte, nous nous consolons en mangeant le pain tout seul, le pain-gâteau, le pain-brioche, le pain-gourmandise. Il est si bon que par timidité nous restons sur notre envie, et nous n’osons pas, à table, redemander du pain plus de deux fois.

Je n’ai avancé que par petits bonds, si j’ose écrire, dans la connaissance des facilités genevoises. La saison hésitait, et d’une couche où l’on souffre on ne prend, de la vie des êtres valides, qu’une vue courte. Huit heures du soir voyaient la fin de mes forces, l’arrivée d’un plateau chargé — crudités, viande grillée, légumes verts, fruits, qui ne sait par cœur le menu dit de régime ? —, puis venait ma récréation lumineuse. Par la fenêtre ouverte, emplie d’un bleu qui devient peu à peu nocturne, je vois un lé de lac, qui reflète un pont, des quais, et jusque passé minuit les enseignes multicolores, les phares, les perles électriques délimitent le lac. Demain, le brouillard matinal me rendra, irisée et quasi mouvante, la cathédrale hissée au-dessus des toits, et les étranges coques de vitres qui couvent les cours intérieures. Demain j’aurai la paisible aurore brumeuse et le tournoi d’hirondelles. Le soir, j’ai les drapeaux de lumière multicolore, qui baignent et s’étirent dans l’eau. Un certain azur publicitaire glorifie l’horlogerie nationale, heurte un vert d’absinthe dont la...



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